Anatomie d’un sondage

Une enquête d’opinion découvre que la lutte des classes existe et que tout le monde le sait. Quelle surprise ! Fallait-il payer une société spécialisée pour ça ? Plongée dans les entrailles d’une entreprise économico-politique aux pratiques biaisées, avec une exemplaire étude Ifop-l’Humanité qui révèle le but réel des commanditaires.

La terre est-elle ronde ou carrée, à votre avis ? l’Humanité n’est pas loin de poser  de telles questions pour obtenir des réponses d’une évidence confondante.

Elle l’a fait, mais en payant un institut de sondage pour demander à un millier de personnes si elles sont d’accord avec cette phrase : « La lutte des classes est toujours une réalité aujourd’hui ». La question a été posée les 30 et 31 mars 2023, c’est-à-dire au moment même où des millions de travailleurs et de jeunes entraient dans une lutte de classe directe d’une exceptionnelle intensité. La réponse a été publiée dans l’Humanité, le 7 avril suivant, pour l’ouverture du congrès du Parti Communiste Français (PCF), sous ce titre claquant : « La lutte des classes, une réalité pour 83 % des Français ».

Une ombre propice

L’heureux bénéficiaire du carnet de chèque du journal, c’est l’Ifop. Pour le prix du service, le client est désigné comme « partenaire ». L’honneur est sauf. La nature de la transaction, comme le prix payé, restent dans une ombre propice.

Un autre sujet a donné plus de travail au sondeur. Là, il ne s’agit plus de présenter comme le scoop du siècle l’impopularité de Macron, qui éclate aux yeux les plus aveugles. Il faut maintenant démontrer que le sauveur suprême du PCF est quelqu’un de « sympathique ». Alors c’est ce qui est découvert : le score atteint 54 % des Français. Pourquoi pas « beau » ou « séduisant » ? La question n’a pas été posée. La sympathie a été jugées suffisante alors que, lors d’une élection démocratique, le vrai critère serait la confiance. Mais le journal qui a concocté la question avec l’Ifop participe aux dérives qui ont perverti, corrompu, l’idée même d’élection. Une perversion qui atteint un sommet avec l’élection du président de la république au suffrage universel, système bien rôdé du bonapartisme.

Des données corrigées

Des trente-sept pages du dossier technique fruit du sondage, les lecteurs de l’Humanité ne pourront savourer qu’un abrégé, des morceaux bien choisis, pour arriver à Ce Qu’il Fallait Démontrer (CQFD). C’est d’autant plus frappant que ce procédé accentue celui des sondeurs. Ceux-ci, en effet, « refusent de publier leurs chiffres bruts à côté des données corrigées en faisant valoir le caractère confidentiel d’un tour de main et en craignant évidemment que leurs chiffres perdent du crédit », comme le rappelle Alain Garrigou, chercheur spécialisé dans les sondages, dans un article de l’Encyclopédia Universalis.

Pour accroître le doute que fait naître le sondage, biaisé par construction et par ses pratiques « confidentielles », l’Humanité bénéficie d’un service après vente de Frédéric Dabi, le directeur général opinion du Groupe Ifop. Il faut reconnaître que l’infographie qui illustre l’article de l’Humanité est bien difficile à comprendre. Mais ce n’est visiblement pas le but : elle ne fait que montrer que le sujet est compliqué et très docte. Et que cependant, il a été étudié très savamment et même scientifiquement un gentil animateur de l’Ifop va éclairer ses mystères.

La « marque communiste »

Par exemple ce bon M. Dabi dévoile une analyse intéressée : « On pourrait penser la marque communiste figée dans un passé plus ou moins glorieux, plus ou moins compliqué à assumer, ce n’est pas le cas : un tiers des Français estiment que c’est un parti qui s’est transformé ». Le journal ajoute que le « politologue », ainsi qualifié pour l’occasion, « voit dans la figure de Fabien Roussel un atout pour la formation ».

« Marque », marketing… Le marché, le commerce envahissent ouvertement la stratégie du PCF et de sa vitrine chatoyante, un journal pourtant fondé par Jaurès. D’ailleurs, son chef illustre son intégration systémique. « Je ne remets pas en cause le Conseil constitutionnel, ni les décisions qu’il prend »,  a déclaré Roussel — à l’Humanité, le journal qui a démontré qu’il est « sympathique » — le soir même de la validation de la réforme des retraites par le Conseil du roi Macron. Comme pour mieux montrer une certaine… sympathie, au moins une proximité envers cette institution honnie.

Dans les rouages de la fabrication

Échantillon, quotas, questionnaire, …  aperçu de méthodes énigmatiques

Comment chiffrer l’impalpable opinion des gens ? Pour un sondage acheté par l’Humanité (lire ci-contre « L’anatomie d’un sondage ») l’Ifop a réalisé son « étude » d’une façon que le journal a omis de signaler. La voici.

« L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1 010personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. » L’échantillon est donc qualifié, péremptoirement, de représentatif.

Ce n’est rien, à côté de ce que représente le choix des questions, plus ou moins fermées, à réponses plus ou moins induites, selon le choix du client, qui est ce journal si particulier (lire notre encadré : Les ambitions trahies du journal de Jaurès).

Une aberration

La suite vaut le détour : « La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération. » Cette méthode des quotas est une aberration du point de vue scientifique. Un concurrent de l’Ifop, Ipsos, la critique en termes clairs : « En théorie, les personnes interrogées pour un sondage devraient être choisies au hasard […]. En France, cette méthode n’est pratiquement pas appliquée. Les instituts de sondage utilisent une autre technique, celle des “quotas”. Il s’agit alors d’interroger un échantillon de personnes qui ont les mêmes caractéristiques […] que l’ensemble de la population. ». Surtout, ajoute Ipsos, « cela permet de réaliser un sondage dans des délais plus courts ». Économique !

Pour couronner le tout : « Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 30 au 31 mars 2023. » Auto-administré ? Mystère ! Moins étrange est l’usage de l’internet : garantie de moindre coût pour le sondeur. Et de meilleur contrôle.

Politique-fiction

Fable*

Maître Tribun, sur un écran perché,

Tenait en son bec un sondage.

Quand il l’eut au sondeur acquitté

Il tint à peu près ce langage :

Hé ! bonjour, amis et fidèles.

Que je suis sympathique ! C’est bien moi le plus fort !

C’est prouvé, scientifique, il n’est d’autre modèle.

Et pour les élections, le meilleur sémaphore.

Études de marché, enquêtes d’opinion

Qui rassurent les banquiers enfin ouvrent la voie.

Ces chiffres positifs, en vraie prémonition,

L’établissent clairement : c’est à nous cette fois.

Car c’est sûr maintenant et les banques en confiance

Prêteront tout l’argent qu’il faut pour l’élection.

En avant camarades ! À nous la récompense !

C’est plus calme et tranquille que la révolution.

Devant ces résultats, l’État reconnaissant

Nous félicitera tout en nous finançant.

Tel séduit, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

* Les personnages et les situations de cette fable étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Les ambitions trahies du journal de Jaurès

« C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. La grande cause socialiste et prolétarienne n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge, ni des informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni des procédés obliques ou calomnieux. Elle n’a besoin ni qu’on diminue ou rabaisse injustement les adversaires, ni qu’on mutile les faits. Il n’y a que les classes en décadence qui ont peur de toute la vérité ; et je voudrais que la démocratie socialiste unie à nous de cœur et de pensée, fût fière bientôt de constater avec nous que tous les partis et toutes les classes sont obligés de reconnaître la loyauté de nos comptes rendus, la sûreté de nos renseignements, l’exactitude contrôlée de nos correspondances. »

Voilà comment Jean Jaurès définissait, à la « une » du premier numéro de l’Humanité, le 18 avril 1904, l’ambition du journal qu’il créait.

Depuis ce journal honnête et courageux a sombré. La chute a commencé quand il s’est fait le porte-parole et le thuriféraire de Staline, de ses fastes, de ses pompes et de ses crimes. On voit aujourd’hui le résultat de la succession infinie de ses turpitudes. Moins ostensiblement menteur, plus armé de velléités sournoises.

Stylo

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Juin 2023

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