Un des endroits où se distille l’âme du peuple

Rue Saint Marc, novembre 2003

Quelques feuilles sur une banquette, au fond de la salle. Sur la table, une tasse de café vidée où le marc avait recueilli les pensées du lecteur inattentif aux papiers laissés là. 

Mots imprimés, encre jetée, traces de lectures ardentes déposés par des doigts fébriles. En janvier 2015, le monde s’était refait, là, une fois encore, après avoir été vomi, admiré rejeté, espéré durant tant d’années de discussions interminables, de réflexions intenses, à l’échelle de la planète. Pour le résultat qu’on va lire ici, ancre jetée dans un océan à venir. 

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Bonjour à tous, 
Je viens d’acheter La Vérité, « revue théorique de la IVe Internationale », et je me suis rappelé le temps de ma folle jeunesse où, au lieu d’étudier le calcul intégral et la biologie moléculaire, je tentais de me familiariser avec le programme de transition de cette Internationale. Heureux temps… raisonnables sous l’effervescence. 
J’ai vu avec plaisir qu’en exergue de la revue figurait toujours les phrases lumineuses par lesquelles Trotsky a salué la naissance de cette revue, au nom si lourd de sens. 
Et puis j’ai lu un article qui, précisément, commente ce programme, texte qui, pour ceux qui y adhèrent, établit une analyse commune de la situation et des tâches qui en découlent. 

Alors voici quelques réflexions et irrévérences que j’adresse à La Vérité, à Lucien Gauthier, l’auteur de cet article et à quelques amis et camarades. 

Peut-être Lucien Gauthier a-t-il décidé d’être révolutionnaire jusqu’au bout, au point de révolutionner même le principe de non contradiction qui, jusqu’à présent, était une figure indispensable de tout exposé raisonnable. Quoi qu’il en soit, il nous fait la grâce d’un charmant exercice de style à la manière des Lettres Persanes et nous parle du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM), dans l’Espagne des années 1930, en pensant très fort au Parti Ouvrier Indépendant (POI), dans la France d’aujourd’hui. Si bien que ses lecteurs avertis ont compris mais que les autres sont plongés dans des abîmes de perplexité. 

Non sans avoir découvert, au passage, une « tendance au rejet des partis » (sans doute de tous les partis, selon lui), c’est à partir de nombreuses citations de textes de Léon Trotsky que Lucien Gauthier se fait théoricien. Les phrases qu’il a puisées dans l’œuvre vaste du fondateur de la Quatrième Internationale, n’ont cependant pas toutes la portée générale de celles qu’il a écrites pour saluer la revue La Vérité. Elles sont tirées de textes de circonstance, d’analyses de situations pratiques, de recommandations tactiques en direction de militants qui agissaient dans l’Espagne des années 1930 ou dans la France de la même époque. 

Ainsi en est-il d’une critique d’un militant qui soutenait le POUM en évoquant sa force de 40 000 membres. Trotsky lui rétorque que « ce n’est rien. Avec 10 000 membres seulement — mais liés avec les masses en révolte —, on peut l’emporter dans une révolution ». Avec ce point de départ qu’aucun trotskyste ne saurait contester, Lucien Gauthier arrive, quelques lignes plus pas, à une conclusion, sous forme d’explication pour ceux qui n’auraient pas compris ce que Trotsky a voulu dire — mais qu’il n’a pas dit : « Pour Trotsky, écrit notre maître à bien lire, ce n’est pas seulement le nombre en soi qui fait le parti révolutionnaire, mais sa politique, qui exige de recruter nombre de militants de l’avant-garde qui se dégage ». Les « masses » évoquées par Trotsky sont devenues des « militants de l’avant-garde ».

Certes, pour les lecteurs de La Vérité qui n’appartiennent pas au mouvement trotskyste, rien de plus naturel que de penser que le dirigeant de l’insurrection d’octobre s’est trompé, tout simplement. Les trotskystes eux-mêmes, je l’espère pour eux, se reconnaissent ce droit à l’examen critique. Mais Lucien Gauthier ne dit pas cela. Au contraire, il préfère glisser dans sa démonstration une chose que Trotsky aurait écrite alors qu’il ne l’a pas écrite. Tout au long de l’article, nous aurons la même transsubstantiation inexpliquée. Par exemple, dans une note en bas de page, une citation de Trotsky : « Une dizaine de milliers de membres avec une direction ferme et perspicace peuvent trouver le chemin des masses, les arracher à l’influence des charlatans et de bavards staliniens et sociaux-démocrates » (avril 1937). Mais, plus loin, les masses disparaissent et Lucien Gauthier nous affirme que « construire un parti », c’est « grouper sous des formes propres à chaque pays cette large avant-garde qui veut combattre ». L’avant-garde visée est maintenant « large » mais il n’est toujours pas question d’aller vers les masses. 

Aujourd’hui, selon Lucien Gauthier, « se lier à cette avant-garde large, s’organiser avec elle […] dessine les contours du parti révolutionnaire que nous construisons, et qui est nécessaire pour, quand surgira la crise révolutionnaire, “se lier avec les masses en révolte” ». Autrement dit, les masses n’auront le droit de bénéficier de liens avec l’organisation trotskyste que lorsqu’elles déclencheront la crise révolutionnaire. 

Pour clore son article, Lucien Gauthier, voulant sans doute garder le meilleur pour la fin, nous donne une dernière et longue citation de Trotsky, où il a pu trouver ce qu’il cherchait : « Il faut établir des relations adéquates avec les organisations de masse. Il faut trouver le point de départ juste, correspondant aux conditions concrètes de l’avant-garde prolétarienne dans la personne des divers groupes ». Je remarque cependant que les masses sont au cœur de la réflexion ; que le texte s’inscrit dans une polémique contre un groupe sectaire, celui des « bordiguistes », ce qui me rappelle en effet quelques jeunes gens faméliques que j’ai croisés sur le parvis de la faculté des sciences… Je remarque enfin que ce passage a été écrit en 1934. 

Alors je me suis demandé comment le programme de transition, écrit en 1938, une vingtaine d’années après la Révolution russe, abordait la question du rapport entre l’avant-garde et les masses ; si les tâches qui y sont définies donnent la priorité au recrutement de l’avant-garde. Et j’ai lu, en commençant par la fin, en me disant que, si Lucien Gauthier voulait garder le meilleur pour la fin, c’est peut-être pour montrer qu’il a été à bonne école. Voici ce que j’ai trouvé, en très gros caractères : « Ouvriers et ouvrières de tous les pays, rangez-vous sous le drapeau de la Quatrième Internationale. C’est le drapeau de votre victoire prochaine ! » 

Si, dans le programme, les revendications sont définies comme transitoires, l’appel aux masses, lui, est direct et n’envisage pas de filtre. J’ai cependant poursuivi cette lecture qui ravive utilement bien des souvenirs et le goût des polémiques vivifiantes, dont j’ai trouvé une illustration avec cette attaque : « Toutes les organisations opportunistes, par leur nature même, concentrent principalement leur attention sur les couches supérieures de la classe ouvrière, et, par conséquent, ignorent aussi bien la jeunesse que les femmes travailleuses ». Ou encore : « Celui qui ne cherche ni ne trouve la voie du mouvement des masses, celui-là n’est pas un combattant mais un poids mort pour le parti. Un programme n’est pas créé pour une rédaction, une salle de lecture ou un club de discussion, mais pour l’action révolutionnaire de millions d’hommes ». De millions d’hommes… Et ceci, en lettres capitales : « À bas le bureaucratisme et le carriérisme ! Place à la jeunesse ! Place aux femmes travailleuses ! »… à qui, donc, il n’est pas demandé d’être des membres confirmés d’une « avant-garde » préalable. Au passage, cet avertissement : « D’ailleurs, la IVe Internationale ne demande nullement à être un refuge pour invalides révolutionnaires, bureaucrates et carriéristes déçus. Au contraire : contre l’afflux, chez nous, des éléments petits-bourgeois qui dominent actuellement les appareils des vieilles organisations, de strictes mesures préventives sont nécessaires : une longue épreuve préalable pour les candidats qui ne sont pas ouvriers, surtout si ce sont d’anciens bureaucrates… ». 

Mais, pour Lucien Gauthier, malgré les analyses et les tâches définies par le programme de transition auquel, me semble-t-il, il adhère, les militants d’aujourd’hui, n’auront plus l’objectif ambitieux de se lier, de s’adresser aux masses. En prenant exemple sur le leader historique (du moins tel qu’il est ainsi revisité), il leur suffira de se lier, de s’adresser, à « l’avant-garde ». Une avant-garde déjà toute constituée, préexistante, pour laquelle, donc, le parti n’a nul besoin de s’engager dans une longue et difficile action de recrutement et de formation au sein des masses elles-mêmes. 

Masses, avant-garde… Je reviens aux mots de Trotsky que j’ai évoqués au début de ce message fleuve: « La politique du communisme ne peut que gagner à exposer la vérité dans toute sa clarté. Le mensonge peut servir à sauver les fausses autorités, non à éduquer les masses. C’est la vérité qui est nécessaire aux ouvriers comme un instrument de l’action révolutionnaire. Votre hebdomadaire s’appelle “La Vérité”. On a assez abusé de ce mot, comme de tous les autres, d’ailleurs. Néanmoins, c’est un nom bon et honnête. La vérité est toujours révolutionnaire. Exposer aux opprimés la vérité de leur situation, c’est leur ouvrir la voie de la révolution ». 

Je relève que, là encore, le révolutionnaire affirme que c’est aux masses opprimées que les militants sérieux s’adressent. Il ne prétend pas réserver la vérité à une avant-garde. 

Mais qui donc constituerait cette « avant-garde » qui est aujourd’hui parée des qualités que la tradition révolutionnaire attribuait aux masses elles-mêmes. Celle qui faisait proclamer à la Première Internationale que « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Quand je lis Informations Ouvrières, dont Lucien Gauthier est le rédacteur en chef, et qui a adopté cette perspective libératrice comme devise, je devine que l’avant-garde dont il parle est constituée principalement, sinon exclusivement, par des militants responsables d’organisations syndicales. Parmi les responsables dans les syndicats, je connais, nous connaissons tous, des militants avertis et déterminés que leurs camarades de travail ont élus pour organiser leur action défensive contre les menées de leurs patrons. Bref pour organiser leur action directe dans la lutte des classes. En ce sens, ces cadres organisateurs font partie d’une « avant-garde » de la classe ouvrière. Au cours de l’action, les discussions et confrontations de points de vue entre les révolutionnaires et les réformistes font évoluer les conceptions de départ de certains de ces militants et leur font partager une vision large des buts à atteindre pour l’émancipation ouvrière. C’est une des voies de la construction d’un parti d’avant-garde ; elle permet aux syndicalistes de sortir du « trade-unionisme » qui affecterait le mouvement ouvrier, s’il n’était pas nourri de la perspective politique, de celle du pouvoir dans la société. 

Pour ces militants que leur expérience et leur cheminement politique conduisent à considérer qu’il est nécessaire de construire un parti, il doit être assez étonnant d’être en contact avec un parti qui ne cherche pas à s’élargir au delà d’un cercle restreint. Eux qui ont l’habitude de s’adresser aux salariés en général et pas seulement aux cadres de leurs organisations syndicales, doivent être circonspects. Pas impossible, d’ailleurs, que d’autres cadres, moins proches des préoccupations et des aspirations des masses, considèrent cette attitude avec bienveillance, dans la mesure où elle ne trouble pas trop leur fonctionnement routinier. 

Je n’oublie pas que, dans les confédérations syndicales, la bureaucratie a pris une extension inconnue dans les temps évoqués par l’article de La Vérité qui m’a intéressé et surpris. Le nombre des permanents, par exemple, est incomparablement plus élevé que dans les années 1930. Cette progression quantitative de l’appareil militant permet, accessoirement, aux classes dominantes de favoriser le conservatisme de ces militants et de ces organisations. Cependant, la force, les capacités humaines dégagées de la production, engagées à plein temps dans l’organisation des syndicats, offrent des possibilités accrues, par exemple comme en 1995 quand des réformes mettent en cause l’existence des syndicats. Ce fut encore le cas, en 2006, lors des grandes manifestations contre le Contrat Première Embauche (CPE). Dans ces occasions, la lutte des classes directe s’est déployée aussi largement qu’elle le pouvait. Elle s’est heurtée, cependant, à l’absence de perspective politique qui aurait pu lui donner une ampleur décisive. 

C’est une des raisons pour lesquelles il est imprudent, pour des révolutionnaires, de consacrer toutes leurs énergies à cette catégorie particulière de la classe ouvrière et de laisser de côté toutes les autres catégories des classes opprimées, de les laisser à l’influence des forces politiques intéressées au maintien de l’ordre. 

Une des tendances historiques du mouvement ouvrier considère que c’est la grève générale qui, dans son développement ultime, réalise l’émancipation ouvrière en dressant le prolétariat comme classe dirigeante de la société. À l’échelle de l’histoire, cette perspective se révèle une des hypothèses à prendre en compte, à condition de se rappeler que les grands mouvements qui s’apparentent à cet embrasement général sont nés de convulsions essentiellement politiques. Prenons par exemple la grève générale de 1936, déclenchée spontanément, mais après les élections législatives. Prenons celle de 1968, déclenchée non moins spontanément mais après la répression contre la jeunesse, répression considérée par la classe ouvrière comme le forfait d’une dictature insupportable. Sentiment exprimé par le « dix ans, ça suffit » qui a effrayé aussi bien les partis des classes dominantes que le Parti Communiste. 

À chaque fois s’est posée la question du prolongement politique de l’action directe dans la lutte des classes, la question de la représentation politique de la classe ouvrière. Cette question s’est posée, avec plus d’acuité encore, en 2005, à l’occasion du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. Que le non l’ait emporté doit être vu comme une expression, indirecte peut-être, mais certaine, de la lutte des classes et du poids spécifique dans la société de ces opprimés qui ont compris à quelle point les institutions européennes sont dirigées contre eux et contre ce qui reste encore de leurs acquis sociaux et démocratiques. Qu’à ce rejet, venant des profondeurs de la société, se soient agglomérés les doutes et les angoisses d’autres couches et forces politiques ne fait que confirmer le rôle moteur de la classe ouvrière dans certaines circonstances politiques. 

Mais le journal dirigé par Lucien Gauthier, Informations Ouvrières, a choisi de s’adresser principalement à une catégorie spécifique de militants, ceux qui occupent des responsabilités dans les organisations syndicales et qui sont gratifiés de l’appellation contrôlée d’ « avant-garde ». L’un d’eux, à l’occasion d’une « interview » dans ce journal, déclarait en 2011 que « c’est aux organisations syndicales qu’il revient d’organiser la résistance ». Cette exclusivité revendiquée est traditionnelle dans le mouvement syndical en France. Il est cependant légitime de se demander pourquoi le journal, qui est censé être celui d’un parti, le POI, n’a pas demandé si ce dirigeant considérait que les partis, le POI, avaient un rôle dans l’organisation de cette résistance et, si oui, lequel. La résistance la plus déterminée s’exerce et s’exprime certes dans la classe ouvrière mais elle n’emprunte pas toujours le cadre des organisations syndicales. Par ailleurs, la « résistance à l’oppression » est un des droits de l’homme et du citoyen, de l’ensemble de la population du pays. Un droit du peuple, exercé avec éclat lors de la Révolution française et confisqué depuis. 

Que, dans le peuple, la classe ouvrière soit la catégorie la plus homogène ne l’empêche pas de s’allier avec d’autres, au contraire, comme l’a montré la Révolution russe. Pour que ces alliances soient possibles la classe ouvrière ne peut se borner à une conception trade-unioniste de la société. C’est en réalité autant aux syndicats qu’à un parti ouvrier « d’organiser la résistance » de l’ensemble des opprimés pour que ces classes laborieuses entraînent toutes les catégories sociales dans la révolution. Comme cette conception ne semble pas être partagée, il serait intéressant de savoir si Lucien Gauthier en a adopté une autre, selon laquelle une « avant-garde » surgie des confédérations syndicales deviendrait une sorte d’avant-garde du parti, devenu alors le simple relais des initiatives prises par les syndicats. 
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