27 octobre 1915

Une lettre de Guillaume Apollinaire

Apollinaire
Guillaume Apollinaire chez lui,
boulevard Saint-Germain, Paris, 1916
Frontispice de la première édition
du Flâneur des deux rives,
La Sirène, 1919

Mon amour
[…]
Je t’envoie le poème complet dont mes deux poèmes précédents n’étaient que des fragments.
[…]  

CHANT DE L’HORIZON EN CHAMPAGNE 

Un fantassin presqu’un enfant
Beau comme le jour qui s’écoule
Beau comme mon cœur triomphant
Disait en mettant sa cagoule


Tandis que nous n’y sommes pas
Que de filles deviennent belles
Voici l’hiver et pas à pas
Leur beauté s’éloignera d’elles

Ô lueurs soudaines des tirs
Cette beauté que j’imagine
Faute d’avoir des souvenirs
Tire de vous son origine

Car elle n’est rien que l’ardeur
De la bataille violente

Et de la terrible lueur
Il s’est fait une muse ardente

Guillaume Apollinaire 

Lettres à Madeleine 

Tendre comme le souvenir 

Édition revue et augmentée par Laurence Campa 

Gallimard 2005 p 305

« Ah Dieu que la guerre est jolie ». 
Combien ce vers a troublé ! 
  Voici comment Apollinaire le présente, dans sa lettre du 3 septembre 1915 à Madeleine :

«
Vous avez reçu le joli dessin de M. L. Pour la remercier et comme je lui garde une grande amitié et comme ne doit être caché entre nous (moi et Madeleine) puisque je n’aurai jamais rien à te cacher je t’envoie, un petit groupe de poèmes que je lui ai envoyés, car elle m’avait fait demander des poèmes qu’elle voudrait illustrer et publier au profit d’une œuvre charitable. Voilà donc ces poèmes qui forment un petit roman poétique guerrier et qui vont paraître dans la Gazette des Lettres pour le temps de la Guerre : 

LE MÉDAILLON TOUJOURS FERMÉ 

Ah Dieu que la guerre est jolie
Avec ses chants et ses longs loisirs
La bague si pâle et polie
Et le cortège des plaisirs 

Adieu ! voici le boute-selle !
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas, tandis qu’elle
Cueillait des fleurs en se donnant

Guillaume Apollinaire 

»

p. 151

Trois mois plus tard, le 2 décembre 1915, Apollinaire est dans l’infanterie.

« …
Songe à quel point dans la vie des tranchées on est privé de tout ce qui vous retient à l’univers, on n’est plus qu’une poitrine qui s’offre à l’ennemi.
Comme un rempart de chair vivante.
Comme on se rend compte que la guerre des artilleurs est un véritable plaisir une partie de campagne, une excursion dont les risques ne sont pas beaucoup plus grands que ceux de l’Alpinisme. Ici le lieu est solennel et désolé. La végétation ne l’orne même pas on est plus bas que terre. 

Je termine ce soir mon quatrième jour de 1ères lignes. On a tué aujourd’hui un Boche qui s’était hasardé sur le parapet vers le mystère des hexaèdres, des chevaux de frise et des sphères.
Je sens vraiment maintenant toute l’horreur de cette guerre secrète sans stratégie mais dont tous les stratagèmes sont épouvantables et atroces.
… »

p. 363