
Entre nous… Le pauvre ignorant qui ne connaissait pas Stravinsky avant d’être né pourra bien rester congelé dans son hiver éternel. Nous autres, savourons !
Est-ce une marque de l’époque ? Le compositeur pour la musique, l’auteur pour le théâtre, disparaissent toujours plus derrière le metteur en scène ou le chef d’orchestre.
Il faut faire partie du public averti. Rien ne l’intéresse que la nouveauté pour ces œuvres qu’il connais de toute éternité. Il sait déjà l’essentiel de ce qu’il va voir et entendre. Sur son billet, la Philharmonie de Paris lyu signale ce qui est vraiment important aujourd’hui, 15 mars 2015 : c’est Gallotta, le Sacre et ses révolutions. Cinq jours avant le printemps cosmique, les amateurs d’ésotérisme sont secrètement à l’honneur.
Pour les ignorants, un petit paquet de prospectus est déposé là, qui accomplit son devoir exotérique en donnant le programme complet du spectacle. La vulgarisation va jusqu’à donner tout bêtement le programme : c’est une musique de Stravinski ; c’est le Sacre du printemps.
Mais la musique vient avec la danse et tout renait avant l’heure et tous font corps avec le ballet qui sur scène exulte de sa propre saison.
À la Philharmonie de Paris, aucun chahut ce jour-là. Les huées de 1913 sont évanouies dans l’espace et le temps. Aucun boucan, malgré les engins de chantier qui montent la garde aux entrées et semblent préparer un tintamarre imminent.
Aucune chute non plus de spectateurs sur la scène, malgré l’étroitesse des allées par lesquelles ils rejoignent, acrobatiques, leurs fauteuils.
Un enthousiasme sage salue les artistes. Cent années et plus semblent être passées. Cent Sacre ? Sans Sacre dévastateur !
L’émotion, on la sent ensevelie sous les nouvelles conventions et l’on se dit qu’il eût fallu sauter sur scène, non par accident, mais pour saluer par un chahut primordial, comme avant-guerre, cette musique révolutionnaire, en phase avec les mouvements de la terre. Il eût fallu entrer dans la danse, dans cette bataille d’Hernani du XXe naissant. Sommes-nous entrés dans un « automne éternel » ?
Plusieurs jours après, on se rend compte que ce printemps sacré a donné plus de vie que celui que donne la révolution mécanique de la Terre.
1913 : le sacre d’un printemps inaugural
« L’année suivante [soit en 1913], un scandale magistral accompagne la création au théâtre des Champs-Élysées, du Sacre du printemps de Stravinski chorégraphié et interprété par Nijinski. Un chahut indescriptible couvre la musique, obligeant le chorégraphe en coulisse à compter à haute voix pour aider les danseurs. “Les interprètes ont réalisé un invraisemblable tour de force en mettant à la scène, durant deux heures, les gestes primitifs, puérils, frénétiques de peuplades primitives s’éveillant aux mystères de la vie”, rapporte Comœdia. La musique du Sacre innove de manière spectaculaire sur le plan rythmique et produit un véritable choc sur les musiciens.
Repris en version de concert au Casino de Paris en avril 1914, le Sacre du printemps ne provoque aucun tumulte et les admirateurs d’un Stravinski applaudi à tout rompre portent le musicien à bout de bras jusqu’à la place de la Trinité. Le scandale n’aura duré qu’un soir ! »
Marie-Christine Vila
Paris musique – De l’école de Notre-Dame à la Cité de la Musique
Huit siècles d’Histoire
Parigramme éditeur. P. 256.
Programme du spectacle du 15 mars 2015 à la Philharmonie de Paris
Iannis Xenakis : Jonchaies
Anton Webern : Six Pièces op. 6
Entracte
Igor Stravinski : Le Sacre du printemps
Danseurs du Groupe Émile Dubois Michel Tabachnik, direction
Jean-Claude Gallotta, chorégraphe Brussels Philharmonic
Michel Tabachnik, direction
Présentation par la Philharmonie de Paris :
« Grands spécialistes de la musique du XXe siècle, Michel Tabachnik et le Brussels Philharmonic interprètent Le Sacre du printemps d’Igor Stravinski dans une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta. Des pièces de Xenakis et de Webern complètent ce programme.
Cette nouvelle production du Sacre du printemps réunit le chorégraphe Jean-Claude Gallotta et le chef d’orchestre Michel Tabachnik. Le premier s’était déjà frotté à cet ouvrage à Grenoble en 2011, et en avait livré une version électrique, aux inspirations rock. On retrouve à la Philharmonie le Groupe Émile Dubois, la compagnie grenobloise de Gallotta. Quant au chef suisse, à la tête du Brussels Philharmonic, il met un point d’honneur à défendre le répertoire du XXᵉ siècle. Au cours de la soirée, il dirige également Jonchaies de Xenakis et les Six pièces opus 6 de Webern. »
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Mai 2015 – septembre 2019 – juin 2023

