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Comme je l’interrogeais du regard, il déclara d’un air condescendant que j’étais devenu un provincial et que je ne savais plus rien du tout de Berlin : « Tout le monde dit ça dix fois par jour chez nous. Knif veut dire “Kommt Nicht In Frage” [pas question] et Kakfif : “Kommt Auf Keinen Fall In Frage” [absolument pas question] !
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Dès le milieu des années trente, les Berlinois avaient déjà saisi le cocasse de cette manie des abréviations.
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Et, finalement, il en va de l’expansion temporelle des abréviations comme de leur expansion spatiale. Car « Ichthys », le poisson, cryptogramme et symbole des premières communautés chrétiennes, n’est-t-il pas aussi un de ces abréviations, puisqu’il se compose des premières lettres des mots grecs signifiant « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur » ?
Mais si l’abréviation se répand ainsi dans le temps et dans l’espace, en quoi est-ce un signe particulier de la LTI* ?
Pour répondre à cette question, je me rappelle les fonctions qu’on attribuait, avant le nazisme, aux abréviations.
« Ichthys » est le signe d’une ligue secrète religieuse et, à ce titre, il est empreint du double romantisme de l’entente secrète et de l’élan mystique. « HAPAG »* a la brièveté indispensable aux affaires, celle de l’adresse télégraphique.
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L’organisation la plus puissante de l’Allemagne impériale était l’armée. Et dans la langue militaire étaient réunis, depuis la Première Guerre mondiale, toutes les sortes et tous les thèmes d’abréviations, la désignation concise de l’appareil technique et du groupe, le mot secret pour se protéger de l’extérieur et assurer la cohésion à l’intérieur.
Si maintenant je me demande pour quelle raison l’abréviation doit être comptée parmi les caractéristiques dominantes de la LTI, la réponse est claire. Aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien. L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or, conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout. D’où la masse immense de ses abréviations. Mais parce qu’il tente aussi, au nom de cette même exigence de totalité, de s’emparer de toute la vie intérieure, parce qu’il veut être religion et que, partout, il plante la croix gammée, chacune de ses abréviations est apparentée au « poisson » des premiers chrétiens : agent de transmission à moto, ou soldat derrière son MG*, membre de la HJ* ou de la DAF* — on est toujours membre d’une “conjuration” (1). »
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(1) Verschworene Gemeinschaft : littéralement « communauté conjurée » [Note en bas de page de l’ouvrage.]
* LTI : Lingua Tertii Imperii (Langue du Troisième Reich).
*HAPAG : Compagnie maritime allemande (Hamburg-Amerikanische-Packetfahrt-Aktien-Gesellschaft) fondée en 1847. [Note en bas de page de l’ouvrage.]
* MG : Maschinengewehr, mitrailleuse.
* HJ : Hitlerjugend, Jeunesse hitlérienne.
* DAF : Deutsche Arbeitsfront, Front allemand du travail.
[Dans le chapitre 15, intitulé « KNIF« , page 125.]

Victor Klemperer
LTI, la langue du IIIe Reich
Carnet d’un philologue
Traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot
Présenté par Sonia Combe (préface) et Alain Brossat (postface)
Albin Michel
Titre original :
LTI — NOTIZBUCH EINES PHILOLOGEN – Reclam Verlag, Leipzig, 1975
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