
Que se passait-il donc, ce 19 juin 2020 ? En écoutant la radio, on pouvait imaginer que, un peu comme le 14 juillet 1789, il ne se passait rien : le roi, paraît-il, parlait de ses chasses. Sur France culture, il le propos était, comme il convient, bien plus général : « Personne ne sait ce qu’il se passe aujourd’hui parce que personne ne veut qu’il se passe quelque chose. »
C’est dit d’une voix qui semble recueillie dans les conditions du reportage, avec un accent de sincérité incontestable. Chaque jour, sur France Culture, après le journal de la mi-journée, l’émission de Sonia Kronlund s’annonce ainsi.
Le public de la chaîne peut se sentir distingué du reste du monde, de tous ces gens qui ne savent pas ce qu’il se passe et surtout qui ne veulent pas qu’il se passe quelque chose. Il peut même se sentir investi d’une mission, celle d’engager une mobilisation des consciences pour qu’enfin quelque chose advienne.
Pourtant, le plus souvent, les sujets proposés sont réalisés avec talent et une certaine justesse du point de vue. Alors ils contredisent cette posture d’élite qui semble vouloir apporter la vérité et la sagesse et la vertu aux masses qui n’en peuvent mais.
La deuxième partie du générique quotidien, lancée après la présentation du sujet du jour par Sonia Kronlund montre peut-être une volonté d’équilibrer la première partie, d’ouvrir une perspective un peu moins passive. C’est ce qu’on peut essayer de comprendre, au besoin en poussant un peu son interprétation d’auditeur bienveillant : « En réalité, on ne sait jamais ce qui se passe, on sait simplement ce qu’on veut qu’il se passe et c’est comme ça que les choses arrivent. »
Mais se pose alors une question d’une profondeur abyssale : qui donc est ce » on » sollicité avec tant d’insistance ?
Venant après le journal de la chaîne et traitant de sujets de société, l’émission « Les pieds sur terre » peut être considérée comme un produit de presse, un média.
Il est alors utile d’essayer de comprendre la ligne éditoriale de ce média, même et surtout à partir des variations qui surviennent dans ses parutions successives. Ici, le générique, qui revient à chaque fois, devrait être une bonne indication, un signe révélateur des intentions de la productrice et, au delà, des objectifs que poursuit la chaîne, France Culture.
Tout se passe comme si la hiérarchie de cette radio de service public avait choisi de cultiver son audience en flattant ses auditeurs, en leur rappelant que, eux, sont cultivés, puisqu’ils écoutent une radio qui porte le beau nom ce France Culture. Pour Radio France, un segment de ce qu’elle semble considérer comme un marché, est ainsi caractérisé comme objet de conquête, d’investissement. Peu importe, dans certaines limites, les débordements des producteurs, des réalisateurs et des journalistes. Au contraire : chacun de ces débordements peut être le signe d’une conquête d’audience au delà du public déjà constitué.
Et voilà comment l’auditeur attentif à l’état du monde et de la société, désireux de « changer tout » mais confronté à la difficulté de la chose, apprend que l’on « sait simplement ce qu’on veut qu’il se passe et c’est comme ça que les choses arrivent ». En résumé, si tout le monde finit un jour par vouloir, alors, tout est possible. Quant aux conditions et aux étapes pratiques…
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Mars 2024

