L’aventure de « Il Foglio » et de son intelligence artificieuse

Un patron de presse s’exerce à la fabrication de l’opinion automatique, algorithmique.

Un boulevard s’entrouvre pour un journal qui respecte la vérité des faits.

Préoccupé de l’avenir de la presse dominante et de son petit monde,  Le Monde, le 25 mars 2025, a parlé d’un autre journal, un italien qui a pris pour titre Il Foglio. L’intelligent directeur de ce journal parle d’IA, d’« intelligence artificielle » : « Une IA peut pondre quelque chose qui ressemble à un article, mais le journalisme d’opinion qui n’est pas reproductible, c’est de faire des connexions contre-intuitives entre les choses, de rapprocher des concepts apparemment contradictoires, de se confronter aux idées d’autrui… », estime ce directeur, Claudio Cerasa. Selon lui, « en somme, avec notre journalisme créatif, nous n’avons rien à craindre. Je pense qu’en revanche, si de grands quotidiens faisaient comme nous, ils se mettraient en difficulté. On aurait plus de mal à distinguer les articles écrits par l’IA des autres ! »

Pour illustrer cette appréciation, Le Monde donne des précisions :
« Le quotidien milanais propose tous les matins à ses lecteurs un supplément d’une vingtaine d’articles rédigés par ChatGPT Pro. Une provocation assumée de la part de ce journal libéral au ton résolument irrévérencieux. » Puis : « Claudio Cerasa, 42 ans, à la tête depuis 2015 de ce journal d’opinion singulier, un objet éditorial classé plutôt à droite sans pour autant manquer de pluralisme. Faisant fièrement figurer un drapeau européen sur sa une tous les jours, Il Foglio se réclame d’une certaine verve irrévérencieuse, assumant de temps à autre quelques accès de dandysme. »

La patron d’Il Foglio considère que le statut de journal d’opinion qu’il revendique pour sa feuille lui permet — lui impose presque — de se dispenser de rapporter des faits sur lesquels pourraient se fonder les opinions qu’il promeut. Tout est dans l’instruction donnée à l’automate, désigné « IA » : « Démontre ceci », qui pourra très bien être demain: « Démontre cela ».

Ce journal n’est pas le seul à tourner de cette manière. Bon nombre d’éditorialistes sont pourvus d’une sorte d’algorithme intégré qui fait d’eux ce qu’on appelait autrefois des rhéteurs. Le rêve de patrons de presse de la catégorie du Claudio Cerasa d’Il Foglio est de puiser dans un marché de manieurs de mots plus ou moins habiles qui passent d’un journal d’opinion à l’autre journal d’autres opinions avec la grâce aristocratique de cervelles vides de convictions mais pleines d’une certitude : la véracité d’un fait n’est qu’un aspect subsidiaire d’une réalité autrement importante, celle par laquelle ces journaux de la servitude existent.

Dans un article de Beniamino Morante publié le 11 avril 2025 sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), on en apprend un peu plus sur les pratiques particulières du patron de Il Foglio :  « En tout et pour tout, l’opération prenait moins de cinq minutes. Claudio Cerasa chaussait ses lunettes, lançait ChatGPT Pro, et tapotait sa requête sur le clavier. “J’ai besoin d’un article de 4 500 caractères dans lequel tu expliques, en vue de la manifestation du Mouvement 5 étoiles pour la paix, pourquoi le seul réarmement qu’il faudrait combattre est celui de la Russie, qui est en train de rendre Poutine encore plus agressif que par le passé avec l’Ukraine. Écris dans le style du Foglio et de façon simple. Il me faut des chiffres dans l’article.”
Le temps de déguster un café, le résultat apparaissait à l’écran. Un éditorial complet avec titre et chapô, une argumentation claire et une syntaxe irréprochable. Le directeur d’Il Foglio le parcourait attentivement avant de le valider et de le publier (ici dans l’édition du 4 avril). Sans aucune modification. »

Tout était dans la formulation de la requête lancée par le patron du journal. Comme le rappelle Morante, « Média d’opinion, Il Foglio se préoccupe davantage de commenter les nouvelles que de les dénicher ». On peut ajouter que la véracité des faits n’a guère d’importance, sous prétexte que ce journal et un journal d’opinion.

D’ailleurs, le papier de l’INA relève que, « mystère de la technologie, ChatGPT Pro a aussi une tendance récurrente à ne pas reconnaître la victoire de Donald Trump, ou plutôt “à faire comme s’il n’avait pas encore été élu”, précise le directeur ».

Ce « mystère de la technologie » n’est pas si cabalistique qu’il y paraît. ChatGPT fonctionne avec ce qu’il est convenu de nommer un « modèle de langage » façonné par la compilation de milliards de textes récoltés sur le net. Le temps de la collation puis de l’ordonnancement sur les data centers est tel que le résultat de l’élection de Trump n’est pas réellement « consolidé ». Dans la moyenne des occurrences du nom de Trump dans les « modèles de langage », celles qui le qualifient de président élu seront longtemps minoritaires. Comme les textes fabriqués par l’algorithme le sont de façon probabiliste, il s’écoulera bien du temps avant que la vérité n’y prenne place.

En somme, ce Claudio Cerasa a trouvé le nec plus ultra du journalisme d’opinion débarrassé des contraintes de vérification des faits ou de la véracité des affirmations. Faute peut-être de journalistes suffisamment dociles, il expérimente avec enthousiasme un aboutissement des machines à algorithmes, ces mécanismes asservis tels que commençaient à les concevoir les inventeurs de la cybernétique comme Norbert Wiener.

Il Foglio atteint, avec son IA, la quintessence du journal d’opinion tel que les classes dominantes l’entendent : la propagation de l’idéologie. Cette discipline qui noie les faits et la vérité des situations sociales, des oppressions politiques, sous la componction d’avis mesurés ou péremptoires. De jugements, en tout cas, tendus vers le maintien du système social et politique qui domine la planète et la mène à la catastrophe. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage fondateur de Wiener, publié en 1950, a quelque chose de sombrement prophétique : Cybernétique et société – L’usage humain des êtres humains. Il reste à savoir — et à faire connaître — quelle force sociale saura imposer l’usage humain des cyber-machines.


Stylo

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