Arendt dénonce les « engagements de nature idéologique, politique ou autre »

Quelques notes prises au fil de la lecture d’un livre étrange, plus par l’écho qu’il a eu que par son contenu, très conforme à l’idéologie dominante telle qu’elle s’exprimait aux États-Unis d’Amérique, dans les années 1970.

Hannah Arendt – Du mensonge à la violence – Traduction de Guy Durand – Calmann-Lévy, 1972 – 264 pages.

p. 9 :

« La négation délibérée de la réalité — la capacité de mentir — et la possibilité de modifier les faits — celle d’agir — sont intimement liées ; elle procèdent l’une et l’autre de la même source : l’imagination. »

Mensonge, action, même combat ?

p. 80 :

« Il est bien connu que le révolutionnaire le plus extrémiste deviendra conservateur le lendemain de la révolution. »

Bien étrange cliché, dans un ouvrage qui affiche une ambition philosophique. Apparemment, l’idée de la révolution permanente, elle, n’est pas « bien connue ».

p. 82 :

« Toute la législation du travail désormais codifiée — le droit de négocier des conventions collectives, le droit syndical et le droit de grève — ne fut-elle pas précédée de longues périodes de désobéissance, prenant souvent des formes très violentes, à des lois qui en fin de compte se sont avérées périmées ? »

Un terme bien neutre, bien général, « désobéissance civile » supplante les termes traditionnels de grèves, manifestation et, finalement, lutte de classe. Ce sont pourtant les termes qui conviendraient, dans le domaine de « la législation du travail ».

p. 85 :

« Je m’efforcerai, dans les pages qui vont suivre, de montrer que la désobéissance civile, tout en étant aujourd’hui un phénomène mondial, demeure, par sa nature et ses origines, spécifiquement américaine. »

Ce qui est décrit en page 82, et qui touche tous les pays du monde, devient en page 85 un phénomène spécifiquement américain. Illustration de la Manifest Destiny ?

p. 99 :

« Il n’est pas nécessaire de rappeler les anciens débats sur les mérites et les périls de l’égalité, sur les avantages et les inconvénients de la démocratie, pour se rendre compte que tous les mauvais démons pourraient de nouveau se déchaîner si le modèle premier des contrats d’association — celui d’un engagement mutuel assorti de l’impératif moral pacta sunt servanda — devait être définitivement abandonné. C’est ce qui pourrait se produire dans les circonstances actuelles, si ces groupes, ainsi d’ailleurs que les groupes analogues d’autres pays, devaient substituer à des objectifs réels des engagements de nature idéologique, politique ou autre. Quand une association n’est plus capable ou n’a plus la volonté d’unir, comme le déclarait Tocqueville, “en faisceau les efforts des esprits divergents”, elle perd toute aptitude à l’action. La menace qui pèse sur le mouvement étudiant, le plus important aujourd’hui des groupes qui pratiquent la désobéissance civile, n’est pas uniquement le vandalisme, la violence, les emportements et les mauvaises manières, mais bien la contagion croissante des influences idéologiques (maoïstes, castristes, staliniennes, marxistes-léninistes, et ainsi de suite) qui conduisent en fait à la division et à la dissolution de l’association. »

L’action politique, voilà ce qui doit être interdit. Pour le reste, la « désobéissance » est bonne.

p. 108 :

« (Les États-Unis font partie du très petit nombre de pays où une distinction entre souveraineté et liberté est encore, au moins théoriquement, possible, dans la mesure où les fondements mêmes de la République n’en seraient pas menacés. Selon la Constitution, les traités conclus avec l’étranger sont inséparables de la loi nationale, et comme le juge James Wilson le faisait remarquer en 1793, “la Constitution des États-Unis ignore totalement la notion de souveraineté”. Mais ce refus audacieux et lucide de la terminologie traditionnelle et du cadre conceptuel de l’État-nation européen appartient au passé ; l’héritage de la révolution américaine a été oublié ; pour le meilleur ou pour le pire, le gouvernement américain a fait sien celui de l’Europe, comme s’il s’agissait de son patrimoine propre — sans s’apercevoir, hélas, que le déclin de la puissance européenne a été précédé et accompagné d’une faille politique : celle de l’État-nation et de sa conception de la souveraineté.) »

État-nation ? Le terme est souvent admis pour désigner certains pays. Le trait d’union entre les deux parties de l’expression est trompeur car dans pratiquement tous les pays de la Terre, l’État est séparé de la nation et l’opprime, pour le compte des classes sociales possédantes.

Souveraineté ? « Art. 3. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » (Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789)

p.121

« On n’a vu se produire de véritables scènes de violence qu’après l’apparition sur les campus du mouvement des Panthères noires. Les étudiants noirs, dont la grande majorité étaient admis sans posséder le niveau de qualification normal et s’intéressaient avant tout à la défense des intérêts du groupe, se sont organisés et se sont considérés comme les représentants qualifiés d’un groupe, la communauté noire. Ils avaient intérêt à l’abaissement du niveau des études. »

Cependant, on lira en page 175 : « Le racisme, blanc ou noir, est par définition porteur de ferments de violence, du fait qu’il s’attaque à des réalités physiologiques naturelles — la couleur blanche ou noire de la peau — dont on ne peut modifier l’aspect ni par la persuasion ni par l’intervention du pouvoir : en tel cas, il n’est d’autre recours que d’exterminer les porteurs de la marque infamante. » Ces considérations semblent atténuer celles de la page 121 mais seulement à condition d’admettre que les « réalités physiologiques naturelles » sont déterminantes, voire les seules, dans la question du racisme. Pour apercevoir l’aberration de cette proposition il suffira de se rappeler les « réalités physiologiques naturelles » qui distinguent les femmes des hommes.

p. 127

« En dépit de leurs [les “rebelles de notre époque”] efforts désespérés pour découvrir des alliés en dehors des universités, ils ne sont pas parvenus à les obtenir. L’hostilité des ouvriers à leur égard, dans tous les pays, est une réalité incontestable.»

Il est donc « incontestable » que, le 13 mai 1968, aucune manifestation ouvrière n’a eu lieu à Paris en solidarité avec les étudiants réprimés. La Sorbonne n’a pas été libérée. Aucune grève générale n’a paralysé le pays.
Arendt montre bien ici à quel point il est difficile de sortir des campus universitaires et, a fortiori, des États-Unis d’Amérique. Il est notable que ce point de vue est le plus souvent adopté dans l’idéologie dominante en France même, où il est facile de parler des « événements de 1968 » mais quasi impossible d’entendre des références à la grève générale.
Dans une note, en page 202, Arendt évoque la fameuse entrevue entre De Gaulle et le général Massu, en mai 1968 pour relever que « on sait trop bien que le seul reproche que le gouvernement aurait pu adresser au parti communiste et aux syndicats, c’était de n’avoir pas eu le pouvoir de prévenir “les événements” ». Les syndicats, oui ; les événements, oui encore ; mais la grève générale, mille fois non !

p. 139

« Les nombreuses découvertes récentes concernant l’existence, dans l’être humain, d’un instinct animal de domination et de tendances agressives innées, avaient été précédées par des considérations philosophiques aboutissant à des conclusions similaires. Pour John Stuart Mill, “le premier enseignement de la civilisation [est] celui de l’obéissance” et il fait même état de “… deux inclinations très différentes en elles-mêmes, … l’une est le désir de commander, l’autre est la répugnance à subir le commandement”. Si nous nous référons à notre expérience en la matière, nous pourrons constater que l’instinct de soumission, un ardent désir de se laisser diriger et d’obéir à un homme fort, tient dans la psychologie de l’homme une place au moins aussi importante que la volonté de puissance, et, d’un point de vue politique, peut-être plus significative. »

Voilà que l’homme sera toujours l’homme, que c’est inscrit dans ses gênes et qu’il n’y a rien à y faire. L’Homme éternel, immuable tel qu’en lui-même, se trouve appelé à la rescousse, en compagnie du théoricien du libéralisme économique, Mill. Celui qui, à la suite de Bentham, a érigé en idéologie le pragmatisme des capitalistes britanniques qui organisaient le combat contre les révolutionnaires de 1789.

p. 239

« Ce que nous appelons l’ ”État” ne remonte guère au delà des XVe et XVIe siècles, et il en est de même du concept de souveraineté. La souveraineté signifie entre autres choses que seules la guerre est capable de trancher, en dernier ressort, les conflits entre les nations. »

On pourrait discuter longuement de la réalité de la souveraineté à travers les siècles et de la sorte d’assimilation entre État et souveraineté. Quoi qu’il en soit, il est utile de rappeler que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 donne, en son article 3, une définition incontestable de la souveraineté : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »
Dans cette définition, c’est bien le peuple qui est le souverain. Ce n’est pas l’État. L’État, tel qu’il existe aujourd’hui, en France, est l’héritier de la monarchie (le fameux « l’État, c’est moi » attribué à Louis XIV) et, en tout cas un ensemble d’organismes construits par une classe sociale pour dominer les autres. Un appareil souvent complexe mais en tout cas séparé de la société.
À l’opposé de cette souveraineté qu’elle considère comme nécessairement étatique, Arendt suggère une « forme nouvelle de gouvernement » (p.239)

« Cette forme nouvelle de gouvernement s’est concrétisée dans le système des conseils qui, nous le savons, ont toujours et partout péri, sous les coups soit de la bureaucratie de l’État-nation, soit des appareils des partis. Ce système est-il autre chose qu’une pure utopie ? Je ne sais. Il s’agit là, en tout cas, non pas d’une utopie de théoriciens et d’idéologues, mais d’une utopie du peuple. Il me paraît en tout cas représenter la seule alternative au système actuel qui soit apparue dans l’histoire, et cela à diverses reprises. Ces systèmes de conseils, organisés spontanément, sont apparus pendant toutes les révolutions : la Révolution française, la Révolution américaine, avec Jefferson, la Commune de Paris, les Révolutions russes, dans le sillage des révolutions en Allemagne et en Autriche à la fin de la Première Guerre mondiale, et finalement au cours de la Révolution hongroise. Qui plus est, ils ne furent jamais instaurés par suite d’une tradition ou d’une théorie révolutionnaire consciente, mais d’une façon entièrement spontanée, à chaque fois comme s’il n’y avait jamais rien eu de semblable antérieurement. Le système des conseils paraît bien correspondre à l’expérience même de l’action politique et provenir d’elle. »

Qui connaît au moins un peu l’Histoire sait que ces organismes, sous diverses dénominations, se sont constitués spontanément, certes, mais aussi du fait que les mouvements qui les ont enfantés étaient nourris de l’expérience historique. Et toujours dans un combat réel. Pour le Commune de Paris, qui est le cas le plus significatif, il s’agit bien d’une lutte de classe.

Les exemples cités par Arendt ont péri non pas du fait d’un « État-nation » abstrait ou de partis indifférenciés. Quelques illustrations. Pour la Révolution française, ce fut la réaction thermidorienne et son aboutissement bonapartiste, dont les préfets devaient subjuguer les municipalités et la démocratie communale. Pour la Commune de Paris, ce fut la bourgeoisie comme classe sociale, armant politiquement et militairement les Versaillais. Pour la Révolution russe de 1917, ce fut l’intervention militaire des puissances impériales déclenchant et attisant la guerre civile, cette dernière favorisant la prise du pouvoir la bureaucratie stalinienne.