les yeux, durs et gris, ont pris leur éclat définitif

Cette femme est le moyeu de la roue dorée qui tourne en emportant dans l’enroulement sans fin des deux orchestres plusieurs centaines de personnes soumises à l’atmosphère de l’époque. 

C’est Nelly, et c’est la seule femme dans cette salle dont la chevelure ne soit pas coupée sur la nuque. Elle règne sur le dancing telle la divinité de la rue, mais de la rue enrichie par les prodigalités les plus folles de tous les échappés du massacre. 

L’odeur secrète du dancing, comme celle de l’année 1919, est encore l’odeur doucereuse et fade du sang. Nelly est belle, d’une beauté nettement parisienne. C’est vraiment une fille de la rue élevée au rang du pouvoir. La bouche est une bouche pâle de la rue, et les yeux, durs et gris, ont pris leur éclat définitif dans un autre décor que celui-là. 

Un bruit brûlant d’usine à fabriquer de la joie domine la salle. 

Pierre Mac Orlan 

Le quai des brumes 

p. 145