Il y a dans la mer qui monte

Gracq

Il y a dans la mer qui monte – calme ou houleuse, peu importe – toujours une animation, un affairement de branle-bas, un remue-ménage de camp qui se rassemble, quelque chose aussi de l’agressivité d’une foule qui grossit, et puise son mordant et sa confiance dans l’afflux pressenti à l’arrière-plan de ses réserves profondes ; tout exprime une résolution enjouée, une humeur belliqueuse et allègre : on y va ! et on est en force : cette fois-ci, c’est sûr, on va prendre la Bastille. 

La mer qui se retire est comme absente, dégrisée, distraite, l’esprit ailleurs. Bien plus que sa puissance et ses fureurs, ce sont ces sautes d’humeur mystérieusement motivées, immédiatement ressenties, qui rendent parlante à tous l’assimilation de la foule à la mer. 


Julien Gracq 

Carnets du grand chemin 
p. 128

Librairie José Corti