Le mort saisit le vif

L’étude d’un notaire, son bureau, ça s’affiche. Plus ou moins discrètement. Les maîtres des testaments et des héritages ne peuvent jamais oublier qu’ils sont des entrepreneurs. L’État leur a confié ce qui se nomme par euphémisme une délégation de service public mais chaque acte notarié se paye et gonfle le chiffre d’affaire du titulaire de la charge. Qui doit se faire connaître et attirer le chaland.

C’est souvent le mourant testamentaire nourrit le notaire, ce qui explique peut-être que l’officier civil applique volontiers une vieille formule du droit romain : « Le mort saisit le vif ».

Pour cette fonction parmi tant d’autres, l’État a confié aux notaires la mission d’assurer la prédominance du mort sur le vif à quoi peut se résumer l’héritage. Les biens transmis par le mort aux vivants ses enfants peuvent se réaliser en argent liquide. Cet argent devient facilement un capital investi en moyens de production. Ces moyens de production, en grande partie des machines ont été produits par le travail de vivants. Machines en elles-même inertes, si un vivant ne les actionne pas. Elles sont un travail mort qui impose sa loi au travail vivant : alimentation en matière premières, réglages, contrôles divers, interventions diverses sur les chaînes de production même robotisées. Ce travail mort opprime ainsi le travail vivant, qui ne peut se soustraire aux cadences imposées. Marx a décrit le processus, tel qu’il est né pratiquement sous ses yeux, par lequel les machines, travail mort, s’emparent du travail vivant.

Aujourd’hui, d’autres machines complètent cet empire. Les veilles machines à calculer, plus ou moins mécaniques sont devenues des ordinateurs. Mais elles calculent toujours. Des nombres, des opérations logiques automatisées, etc. Tout cela, pour un œil naïf, relève de l’activité de l’esprit alors que ce ne sont que des comptes d’apothicaires généralisés à tout ce que le capital rêve d’exploiter encore plus et mieux. Ces dénombrements systématiques, ce numéraire inscrit dans des registres numériques et investi ici ou là selon des algorithmes, prend aujourd’hui le nom d’intelligence artificielle. Un manière de bien montrer que les livres de comptes étendent leur domaine autant que le peuvent les propriétaires du numéraire, des actions, des titres divers enregistrés dans les mémoires vives, qui ne sont sures et certifiées qu’au moment où elles deviennent des mémoires mortes.

Nombreux sont ceux qui confondent l’inviolabilité du domicile avec le respect dû à la propriété en général. Devenir le propriétaire de sa maison ferait de vous le partisan de la propriété privée des moyens de production et d’échange. Des banques et des usines, des autoroutes et des systèmes de télécom.

Pour qui n’est propriétaire de rien sauf de quelques livres et disques et souvenirs, les actes notariés sont des objets de romans ou des armes qu’utilisent les propriétaires les une contre les autres pour que les uns deviennent encore plus propriétaires que les autres.

Ils ont aussi le tissu de la société d’aujourd’hui où le propriétaire le plus fort a conquis le pouvoir d’exploiter la force de travail de celui qui ne possède rien.

Quelques auteurs intéressants ont écrit des lignes remarquables sur ces sujets.

Gracchus Babeuf

Contre le droit de propriété

Journal de la liberté de la presse et Le Tribun du peuple, 1795 (p.500).

Faites beaucoup d’impropriétaires, abandonnez-les à la dévorante cupidité d’une poignée d’envahisseurs, les racines de la fatale institution de la propriété ne sont plus inextricables. Bientôt les dépouillés sont portés à réfléchir et à reconnaître que c’est une grande vérité, que les fruits sont à tous et la terre à personne ; que nous sommes perdus que pour l’avoir oublié ; que c’est une bien folle duperie, de la part de la majorité des Citoyens, de rester l’esclave et la victime de l’oppression de la minorité ; qu’il est plus que ridicule de ne point s’affranchir d’un tel joug, et de ne point embrasser l’état d’association, seul juste, seul bon, seul conforme aux purs sentimens de la nature ; l’état hors duquel il ne peut exister de sociétés paisibles et vraiment heureuses.

Karl Marx

Le Capital
Critique de l’économie politique
Livre premier : le développement de la production capitaliste
Tome premier
Traduction de Joseph Roy entièrement revisée par l’auteur
Chapitre X – I : La limite de la journée de travail.
(Éditions sociales – Page 127)

« Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. Le temps pendant lequel l’ouvrier travaille, est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetées. Si le salarié consomme pour lui-même le temps qu’il a de disponible, il vole le capitaliste. »

Une note éclaire le point de vue du capitaliste, à l’aide de réflexions profondes d’un des idéologues les plus attentifs à ces questions, J. Cunningham : « Une heure de travail perdue par jour porte un immense préjudice à un état commercial. » – « Il se fait une consommation de luxe extraordinaire parmi les pauvres travailleurs du royaume et particulièrement dans la populace manufacturière : elle consiste dans la consommation de leur temps, consommation la plus fatale de toutes. » (An Essay on Trade and Commerce, etc., p.47 et 153.)

Janvier 1948 – février 2023