
Pour Londres comme pour Paris, la nécessité la plus urgente est de faire face au risque de guerre sainte. Immédiatement se pose la question qui restera permanente jusqu’au-delà du conflit mondial : comment pourra-t-on restaurer la tutelle implicite — puisqu’elle maintenait la souveraineté ottomane — mais effective des Puissances sur les provinces arabes de l’Empire ottoman ? Dès l’automne 1914, afin de calmer les appréhensions des musulmans de leurs empires, la France et A Grande-Bretagne ont proclamé leur intention de tenir en dehors des opérations militaires comme de leurs convoitises annexionnistes le pays des villes saintes de l’islam, le Hedjaz, gouverné conjointement par un gouverneur ottoman et l’émir de La Mecque, celui que l’on surnomme le Grand Chérif. L’Arabie, terre aux confins indéterminés, reçoit ainsi une promesse d’indépendance, bien que l’on espère y maintenir une forte influence française et britannique.
Dès la fin de 1914, on entre ainsi dans un maquis, dans un labyrinthe qui a fini par acquérir une signification en soi et qui reste aujourd’hui encore un sujet de perpétuelles polémiques, celui des engagements des puissances alliées dans la Première Guerre mondiale. Une littérature abondante y a été consacrée, et elle a fini par rendre encore plus compliquée l’interprétation à donner à ces événements. À partir du début des années 20, ces textes ont été expliqués et commentés en fonction des nouvelles réalités en train de s’établir dans un Proche-Orient bouleversé. Les termes en ont été repris comme s’ils avaient la signification acquise à ce moment. La mutation du vocabulaire politique et géographique, les changements dans le sens des dénominations ethniques, traduisent une réalité fondamentale : de 1914 à 1923 (traité de Lausanne), on passe avec une extrême rapidité d’une situation d’indétermination et de confusion des identités et des concepts permettant de les définir à une autre où lieux, régions et peuples ont pris une définition juridiquement précisée. Avant 1914, les expressions telles que Arabes, Syriens, Palestiniens avaient un sens vague et changeant. Après 1923, il existe une Palestine, une Syrie, voire un monde arabe, que l’on peut déterminer avec une très grande précision, même si le bornage définitif des contours prendra encore plusieurs décennies.
Henry Laurens
La question de Palestine
Tome premier — 1799-1922
L’invention de la Terre sainte
p. 287

