Dieu désigne ici l’ensemble des forces de la nature


Le savant est toujours au travail pour découvrir l’ordre et l’organisation de l’univers : aussi doit-il lutter contre l’ennemi malin qu’est la désorganisation. Cet ennemi est-il un démon manichéen ou augustinien ? Est-ce une force opposée à l’ordre ou l’absence d’ordre ? De cette connaissance dépend toute la tactique à choisir. Le démon manichéen est un opposant qui veut la victoire : il usera donc de n’importe quelle ruse. Il brouillera les pistes et, si l’on montre par certains signes qu’on commence à le repérer, il changera de tactique pour nous empêcher d’y voir clair. Le démon augustinien n’est pas en lui-même une puissance, mais la mesure même de notre faiblesse ; il nous oblige à mettre en œuvre toutes nos ressources pour le découvrir; mais quand nous y sommes parvenus, il ne change pas de tactique dans un jeu donné. Le démon manichéen, lui, joue au poker avec nous et recourt volontiers au bluff ; ce qui, comme von Neumann l’explique dans sa Théorie des jeux, vise non pas à nous permettre de gagner par le bluff, mais à nous empêcher de gagner, grâce à la certitude que nous n’userons pas du bluff.
Comparé à cet être manichéen d’une malice raffinée, le démon augustinien est stupide. Il mène un jeu difficile mais peut être battu par notre intelligence aussi complètement que par quelques gouttes d’eau bénite.
À propos de la nature du démon, on connaît un aphorisme d’Einstein, qui, plus qu’un aphorisme, est une réflexion qui éclaire les fondements de la méthode scientifique: « Dieu est subtil mais il n’est jamais bas*. » Dieu désigne ici l’ensemble des forces de la nature qui comprennent ce que nous venons d’attribuer à son humble serviteur le Diable. Quand Faust demanda à Méphistophélès ce qu’il était, celui-ci répondit: « Une partie de cette force qui recherche toujours le mal et fait toujours le bien. » En d’autres termes, la puissance maléfique du démon n’est pas illimitée.
Einstein veut dire que ces forces ne bluffent pas. Le savant qui espère trouver une force positive, au sein de l’univers, déterminée à nous induire en erreur, perd son temps.

* Der Herr Gott ist raffiniert, aber boshaft ist Er nicht» (cf. J. L. Aranguren (Hachette 1968) « Sociologie de l’information » p. 133) (N.d.S.).

[« boshaft » : une autre traduction serait « mauvais » ou « malveillant ».]

pp. 92 et 93

Norbert Wiener — Cybernétique et société — L’Usage humain des êtres humains — Première édition en français, 1962 puis 1954 dans la collection « Le monde en 10 x 18 ». Enfin une nouvelle édition, en 1971, toujours dans « Le monde en 10 x 18 »


Stylo

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