
Exposée dans la Maison de Balzac, rue Raynouard.


« Les figures qui peuplent cette salle appartiennent à ce monde de La Comédie humaine qui comptent environ 2 500 personnages […] Ces plaques ont servi à illustrer différentes éditions des œuvres de Balzac. Toutes découlent d’une technique apparue au début du XIXe siècle, la gravure sur bois de bout. »
[Choses lues dans la Bibliothèque de la Pléiade]
Comptes
La Maison du Chat-qui-pelote
Le soir, Guillaume, enfermé avec son commis et sa femme, soldait les comptes, portait à nouveau, écrivait aux retardataires, et dressait des factures. Tous trois préparaient ce travail immense dont le résultat tenait sur un carré de papier tellière, et prouvait à la maison Guillaume qu’il existait tant en argent, tant en marchandises, tant en traites et billets ; qu’elle ne devait pas un sou, qu’il lui était dû cent ou deux cent mille francs ; que le capital avait augmenté ; que les fermes, les maisons, les rentes allaient être ou arrondies, ou réparées, ou doublées. De là résultait la nécessité de recommencer avec plus d’ardeur que jamais à ramasser de nouveaux écus, sans qu’il vînt en tête à ces courageuses fourmis de se demander : À quoi bon ?
I, 59
[Maffliers, octobre 1829]
Gouvernement
Le Bal De Sceaux
Quelques circonstances, inconnues aux biographes, le firent entrer assez avant dans l’intimité du prince, pour qu’un jour le malicieux monarque l’interpellât ainsi en le voyant entrer :
— Mon ami Fontaine, je ne m’aviserais pas de vous nommer directeur-général ni ministre ! Ni vous ni moi, si nous étions employés, ne resterions en place, à cause de nos opinions. Le gouvernement représentatif a cela de bon qu’il nous ôte la peine que nous avions jadis, de renvoyer nous-mêmes nos secrétaires d’État. Notre conseil est une véritable hôtellerie, où l’opinion publique nous envoie souvent de singuliers voyageurs ; mais enfin nous saurons toujours où placer nos fidèles serviteurs.
[…]
Monsieur le comte de Fontaine, qui naguère encore se vantait de n’avoir pas lu la Charte et se montrait si courroucé contre l’avidité des courtisans, ne tarda pas à prouver à son auguste maître qu’il comprenait aussi bien que lui l’esprit et les ressources du représentatif.
I, 112 et 114
[Paris, décembre 1829]
Amour
Mémoires de deux jeunes mariées
LOUISE DE CHAULIEU À RENÉE DE MAUCOMBE.
[…]
Samedi.
Ma chère, je n’ai pas tout dit. Voici ce que je te réserve. L’amour que nous imaginions doit être bien profondément caché, je n’en ai vu de trace nulle part. J’ai bien surpris quelques regards rapidement échangés dans les salons ; mais quelle pâleur ! Notre amour, ce monde de merveilles, de beaux songes, de réalités délicieuses, de plaisirs et de douleurs se répondant, ces sourires qui éclairent la nature, ces paroles qui ravissent, ce bonheur toujours donné, toujours reçu, ces tristesses causées par l’éloignement et ces joies que prodigue la présence de l’être aimé !… de tout cela, rien. Où toutes ces splendides fleurs de l’âme naissent-elles ? Qui ment ? nous ou le monde ? J’ai déjà vu des jeunes gens, des hommes par centaines, et pas un ne m’a causé la moindre émotion ; ils m’auraient témoigné admiration et dévouement, ils se seraient battus, j’aurais tout regardé d’un œil insensible. L’amour, ma chère, comporte un phénomène si rare, qu’on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l’être à qui la nature a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Cette réflexion fait frémir, car si cet être se rencontre tard, qu’en dis-tu ?
Depuis quelques jours je commence à m’épouvanter de notre destinée, à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attristés sous la couche de vermillon qu’y mettent les fausses joies d’une fête. On se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de pensées ont passé dans mon âme. Être aimée tous les jours de la même manière et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur que le premier jour ! Un pareil amour veut des années : il faut s’être laissé désirer pendant bien du temps, avoir éveillé bien des curiosités et les satisfaire, avoir excité bien des sympathies et y répondre. Y a-t-il donc des lois pour les créations du cœur, comme pour les créations visibles de la nature ? L’allégresse se soutient-elle ? Dans quelle proportion l’amour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs ? Les froides combinaisons de la vie funèbre, égale, permanente du couvent m’ont alors semblé possibles ; tandis que les richesses, les magnificences, les pleurs, les délices, les fêtes, les joies, les plaisirs de l’amour égal, partagé, permis m’ont semblé l’impossible. Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de l’amour, à ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu’on résiste à des prières. Riche, jeune et belle, je n’ai qu’à aimer, l’amour peut devenir ma vie, ma seule occupation ; or, depuis trois mois que je vais, que je viens avec une impatiente curiosité, je n’ai rien rencontré parmi ces regards brillants, avides, éveillés. Aucune voix ne m’a émue, aucun regard ne m’a illuminé ce monde. La musique seule a rempli mon âme, elle seule a été pour moi ce qu’est notre amitié. Je suis restée quelquefois pendant une heure, la nuit, à ma fenêtre, regardant le jardin, appelant des événements, les demandant à la source inconnue d’où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me promener, mettant pied à terre dans les Champs-Élysées en imaginant qu’un homme, que celui qui réveillera mon âme engourdie, arrivera, me suivra, me regardera ; mais, ces jours-là, j’ai vu des saltimbanques, des marchands de pain d’épice et des faiseurs de tours, des passants pressés d’aller à leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous les regards, et j’étais tentée de les arrêter et de leur dire : « Vous qui êtes heureux, dites-moi ce que c’est que l’amour ? » Mais je rentrais ces folles pensées, je remontais en voiture, et je me promettais de demeurer vieille fille. L’amour est certainement une incarnation, et quelles conditions ne faut-il pas pour qu’elle ait lieu ! Nous ne sommes pas certaines d’être toujours bien d’accord avec nous-mêmes, que sera-ce à deux ? Dieu seul peut résoudre ce problème. Je commence à croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde, j’y ferai des choses qui ressembleront à des sottises, car il m’est impossible d’accepter ce que je vois. Tout blesse mes délicatesses, les mœurs de mon âme, ou mes secrètes pensées. Ah ! ma mère est la femme la plus heureuse du monde, elle est adorée par son grand petit Canalis. Mon ange, il me prend d’horribles fantaisies de savoir ce qui se passe entre ma mère et ce jeune homme. Griffith a, dit-elle, eu toutes ces idées, elle a eu envie de sauter au visage des femmes qu’elle voyait heureuses, elle les a dénigrées, déchirées. Selon elle, la vertu consiste à enterrer toutes ces sauvageries-là dans le fond de son cœur. Qu’est-ce donc que le fond du cœur ? un entrepôt de tout ce que nous avons de mauvais. Je suis très humiliée de ne pas avoir rencontré d’adorateur. Je suis une fille à marier, mais j’ai des frères, une famille, des parents chatouilleux. Ah ! si telle était la raison de la retenue des hommes, ils seraient bien lâches. Le rôle de Chimène, dans Le Cid, et celui du Cid me ravissent. Quelle admirable pièce de théâtre ! Allons, adieu.
I, 231 à 233 [Cette lettre se situe au tout début du roman.]
[Paris, 1841]
Propriétaire
La Bourse
La maison appartenait à l’un de ces propriétaires chez lesquels préexiste une horreur profonde pour les réparations et pour les embellissements, un de ces hommes qui considèrent leur position de propriétaire parisien comme un état. Dans la grande chaîne des espèces morales, ces gens tiennent le milieu entre l’avare et l’usurier. Optimistes par calcul, ils sont tous fidèles au statu quo de l’Autriche. Si vous parlez de déranger un placard ou une porte, de pratiquer la plus nécessaire des ventouses, leurs yeux brillent, leur bile s’émeut, ils se cabrent comme des chevaux effrayés. Quand le vent a renversé quelques faîteaux de leurs cheminées, ils sont malades et se privent d’aller au Gymnase ou à la Porte-Saint-Martin pour cause de réparations.
I, 420
[Paris, mai 1832]
Une civilisation qui note
Modeste Mignon
Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer le moindre petit roman au milieu d’une civilisation qui note sur les places publiques l’heure du départ et de l’arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, œuvre de géant ordonnée par un géant ! Essayez donc de vous soustraire, filles imprudentes, non pas à l’œil de la police, mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d’entendre l’or au moment où la main de l’Économie l’ajoute au trésor, et qui, tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du département !
I, 530
[Paris, mars-juillet 1844]
Ceux qui ont voyagé
Un début dans la vie
Tous ceux qui ont voyagé savent que les personnes réunies par le hasard dans une voiture ne se mettent pas immédiatement en rapport ; et, à moins de circonstances rares, elles ne causent qu’après avoir fait un peu de chemin. Ce temps de silence est pris aussi bien par un examen mutuel que par la prise de possession de la place où l’on se trouve ; les âmes ont tout autant besoin que le corps de se rasseoir. Quand chacun croit avoir pénétré l’âge vrai, la profession, le caractère de ses compagnons, le plus causeur commence alors, et la conversation s’engage avec d’autant plus de chaleur, que tout le monde a senti le besoin d’embellir le voyage et d’en charmer les ennuis. Les choses se passent ainsi dans les voitures françaises. Chez les autres nations, les mœurs sont bien différentes. Les Anglais mettent leur orgueil à ne pas desserrer les dents ; l’Allemand est triste en voiture, et les Italiens sont trop prudents pour causer ; les Espagnols n’ont plus guère de diligences, et les Russes n’ont point de routes. On ne s’amuse donc que dans les lourdes voitures de France, dans ce pays si babillard, si indiscret, où tout le monde est empressé de rire et de montrer son esprit, où la raillerie anime tout, depuis les misères des basses classes jusqu’aux graves intérêts des gros bourgeois. La Police y bride d’ailleurs peu la langue, et la Tribune y a mis la discussion à la mode. Quand un jeune homme de vingt-deux ans, comme celui qui se cachait sous le nom de Georges, a de l’esprit, il est excessivement porté, surtout dans la situation présente, à en abuser. D’abord, Georges eut bientôt décrété qu’il était l’être supérieur de cette réunion. Il vit un manufacturier de second ordre dans le comte qu’il prit pour un coutelier, un gringalet dans le garçon minable accompagné de Mistigris, un petit niais dans Oscar, et dans le gros fermier une excellente nature à mystifier. Après avoir pris ainsi ses mesures, il résolut de s’amuser aux dépens de ses compagnons de voyage.
I, 775
[Pais, février 1842]
Cette rédaction était impayable
Albert Savarus
Le jour où la maison Watteville inaugura son belvédère, Savaron élevait aussi son monument. Grâce aux relations sourdes qu’il s’était acquises dans le haut commerce de Besançon, il y fondait une revue de quinzaine, appelée la Revue de l’Est, au moyen de quarante actions de chacune cinq cents francs placées entre les mains de ses dix premiers clients auxquels il fit sentir la nécessité d’aider aux destinées de Besançon, la ville où devait se fixer le transit entre Mulhouse et Lyon, le point capital entre le Rhin et le Rhône.
Pour rivaliser avec Strasbourg, Besançon ne devait-il pas être aussi bien un centre de lumières qu’un point commercial ? On ne pouvait traiter que dans une Revue les hautes questions relatives aux intérêts de l’Est. Quelle gloire de ravir à Strasbourg et à Dijon leur influence littéraire, d’éclairer l’Est de la France, et de lutter avec la centralisation parisienne. Ces considérations trouvées par Albert furent redites par les dix négociants qui se les attribuèrent.
L’avocat Savaron ne commit pas la faute de se mettre en nom, il laissa la direction financière à son premier client, monsieur Boucher, allié par sa femme à l’un des plus forts éditeurs de grands ouvrages ecclésiastiques ; mais il se réserva la rédaction avec une part comme fondateur dans les bénéfices. Le commerce fit un appel à Dôle, à Dijon, à Salins, à Neufchâtel, dans le Jura, Bourg, Nantua, Lons-le-Saunier. On y réclama le concours des lumières et des efforts de tous les hommes studieux des trois provinces du Bugey, de la Bresse et de la Comté. Grâces aux relations de commerce et de confraternité, cent cinquante abonnements furent pris, eu égard au bon marché : la Revue coûtait huit francs par trimestre. Pour éviter de froisser les amours-propres de province par les refus d’articles, l’avocat eut le bon esprit de faire désirer la direction littéraire de cette Revue au fils aîné de monsieur Boucher, jeune homme de vingt-deux ans, très-avide de gloire, à qui les pièges et les chagrins de la manutention littéraire étaient entièrement inconnus. Albert conserva secrètement la haute main, et se fit d’Alfred Boucher un séide. Alfred fut la seule personne de Besançon avec laquelle se familiarisa le roi du barreau. Alfred venait conférer le matin dans le jardin avec Albert sur les matières de la livraison. Il est inutile de dire que le numéro d’essai contint une Méditation d’Alfred qui eut l’approbation de Savaron. Dans sa conversation avec Alfred, Albert laissait échapper de grandes idées, des sujets d’articles dont profitait le jeune Boucher. Aussi le fils du négociant croyait-il exploiter ce grand homme ! Albert était un homme de génie, un profond politique pour Alfred. Les négociants, enchantés du succès de la Revue, n’eurent à verser que trois dixièmes de leurs actions. Encore deux cents abonnements, la Revue allait donner cinq pour cent de dividende à ses actionnaires, la rédaction n’étant pas payée. Cette rédaction était impayable.
I, 936
[Paris, mai 1842]
L’aristocratie
La Vendetta
toutes riches, mais essuyant toutes les dédains imperceptibles quoique poignants que leurs prodiguaient les autres jeunes personnes appartenant à l’aristocratie. Celles-ci étaient gouvernées par la fille d’un huissier du cabinet du roi, petite créature aussi sotte que vaine, et fière d’avoir pour père un homme ayant une charge à la Cour ; elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les observations du maître et semblait travailler par grâce ; elle se servait d’un lorgnon, ne venait que très parée, tard, et suppliait ses compagnes de parler bas. Dans ce second groupe, on eût remarqué des tailles délicieuses, des figures distinguées ; mais les regards de ces jeunes filles offraient peu de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes et leurs mouvements gracieux, les figures manquaient de franchise, et l’on devinait facilement qu’elles appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les sentiments et développe l’égoïsme.
I, 1043
[Paris, janvier 1830]
La classe ouvrière
Une double famille
À la nuit, ces deux laborieuses créatures plaçaient entre elles une lampe dont la lumière, passant à travers deux globes de verre remplis d’eau, jetait sur leur ouvrage une forte lueur qui faisait voir à l’une les fils les plus déliés fournis par les bobines de son tambour, et à l’autre les dessins les plus délicats tracés sur l’étoffe qu’elle brodait. La courbure des barreaux avait permis à la jeune fille de mettre sur l’appui de la fenêtre une longue caisse en bois pleine de terre où végétaient des pois de senteur, des capucines, un petit chèvrefeuille malingre et des volubilis dont les tiges débiles grimpaient aux barreaux. Ces plantes presque étiolées produisaient de pâles fleurs, harmonie de plus qui mêlait je ne sais quoi de triste et de doux dans le tableau présenté par cette croisée, dont la baie encadrait bien ces deux figures. À l’aspect fortuit de cet intérieur, le passant le plus égoïste emportait une image complète de la vie que mène à Paris la classe ouvrière, car la brodeuse ne paraissait vivre que de son aiguille.
II, 19
[Paris, février 1830-janvier 1842]
Sa figure possédait déjà l’éclat immobile du fer-blanc
La Paix du ménage
Le baron Martial de la Roche-Hugon était un jeune Provençal que Napoléon protégeait et qui semblait promis à quelque fastueuse ambassade, il avait séduit l’empereur par une complaisance italienne, par le génie de l’intrigue, par cette éloquence de salon et cette science des manières qui remplacent si facilement les éminentes qualités d’un homme solide. Quoique vive et jeune, sa figure possédait déjà l’éclat immobile du fer-blanc, l’une des qualités indispensables aux diplomates et qui leur permet de cacher leurs émotions, de déguiser leurs sentiments, si toutefois cette impassibilité n’annonce pas en eux l’absence de toute émotion et la mort des sentiments. On peut regarder le cœur des diplomates comme un problème insoluble, car les trois plus illustres ambassadeurs de l’époque se sont signalés par la persistance de la haine, et par des attachements romanesques. Néanmoins, Martial appartenait à cette classe d’hommes capables de calculer leur avenir au milieu de leurs plus ardentes jouissances, il avait déjà jugé le monde et cachait son ambition sous la fatuité de l’homme à bonnes fortunes, en déguisant son talent sous les livrées de la médiocrité, après avoir remarqué la rapidité avec laquelle s’avançaient les gens qui donnaient peu d’ombrage au maître.
II, 103
[Juillet 1829]
[Une note (p. 1259) de Anne-Marie Meininger présente les « illustres ambassadeurs » : « Talleyrand sans doute, Chateaubriand certainement et, à coup sûr, aussi, Metternih, dont l’un des plus célèbres “attachements romanesques” fut pour la duchesse d’Abrantès. »]
Conscience
Madame Firmiani
— Comment, s’écria M. de Bourbonne en interrompant, tu as eu la niaiserie de raconter à cette femme l’affaire de ton père avec les Bourgneuf ?… Les femmes s’entendent bien plus à manger une fortune qu’à la faire…
— Elles s’entendent en probité. Laissez-moi continuer, mon oncle.
« Octave, aucune puissance au monde n’a l’autorité de changer le langage de l’honneur. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui par quel mot nommer l’action à laquelle tu dois ton or. »
Et le neveu regarda l’oncle qui baissa la tête.
« Je ne te dirai pas toutes les pensées qui m’assiègent, elles peuvent se réduire toutes à une seule, et la voici : je ne puis pas estimer un homme qui se salit sciemment pour une somme d’argent quelle qu’elle soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te dire : je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait tout mon bonheur. Il s’élève au fond de mon âme une voix que ma tendresse ne peut pas étouffer. Ah ! J’ai pleuré d’avoir plus de conscience que d’amour. Tu pourrais commettre un crime, je te cacherais à la justice humaine dans mon sein, si je le pouvais ; mais mon dévouement n’irait que jusque-là. L’amour, mon ange, est, chez une femme, la confiance la plus illimitée, unie à je ne sais quel besoin de vénérer, d’adorer l’être auquel elle appartient. Je n’ai jamais conçu l’amour que comme un feu auquel s’épuraient encore les plus nobles sentiments, un feu qui les développait tous. Je n’ai plus qu’une seule chose à te dire : viens à moi pauvre, mon amour redoublera si cela se peut ; sinon, renonce à moi. Si je ne te vois plus, je sais ce qui me reste à faire. Maintenant, je ne veux pas, entends-moi bien, que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice fait à l’amour. Je suis ta femme, et non ta maîtresse ; il s’agit moins de me plaire que de m’inspirer pour toi la plus profonde estime. Si je me trompe, si tu m’as mal expliqué l’action de ton père ; enfin, pour peu que tu croies ta fortune légitime (oh ! je voudrais me persuader que tu ne mérites aucun blâme !), décide en écoutant la voix de ta conscience, agis bien par toi-même. Un homme qui aime sincèrement, comme tu m’aimes, respecte trop tout ce que sa femme met en lui de sainteté pour être improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je viens d’écrire. Un mot suffisait peut-être, et mon instinct de prêcheuse m’a emportée. Aussi voudrais-je être grondée, pas trop fort, mais un peu. Cher, entre nous deux, n’es-tu pas le pouvoir ? tu dois seul apercevoir tes fautes. Eh ! bien, mon maître, diriez-vous que je ne comprends rien aux discussions politiques ? »
[Lettre de Madame Fimiani à son mari annonçant le dénouement.]
II, 157
[Paris, février 1831]
Cristallisation
Étude de femme
Ce fut en ce moment que j’entrai chez Eugène, il fit un soubresaut et me dit : « Ah ! te voilà, mon cher Horace. Depuis quand es-tu là ?
— J’arrive.
— Ah »
Il prit les deux lettres, y mit les adresses et sonna son domestique.
« Porte cela en ville. »
Et Joseph y alla sans faire d’observations, excellent domestique !
Nous nous mîmes à causer de l’expédition de Morée, dans laquelle je désirais être employé en qualité de médecin. Eugène me fit observer que je perdrais beaucoup à quitter Paris, et nous parlâmes de choses indifférentes. Je ne crois pas que l’on me sache mauvais gré de supprimer notre conversation.
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Au moment où la marquise de Listomère se leva, sur les deux heures après midi, sa femme de chambre, Caroline, lui remit une lettre, elle la lut pendant que Caroline la coiffait. (Imprudence que commettent beaucoup de jeunes femmes.)
Ô cher ange d’amour, trésor de vie et de bonheur ! À ces mots, la marquise allait jeter la lettre au feu ; mais il lui passa par la tête une fantaisie que toute femme vertueuse comprendra merveilleusement, et qui était de voir comment un homme qui débutait ainsi pouvait finir. Elle lut. Quand elle eut tourné la quatrième page, elle laissa tomber ses bras comme une personne fatiguée.
« Caroline, allez savoir qui a remis cette lettre chez moi.
— Madame, je l’ai reçue du valet de chambre de M. le baron de Rastignac. »
Il se fit un long silence.
« Madame veut-elle s’habiller ? demanda Caroline.
— Non. »
« Il faut qu’il soit bien impertinent ! » pensa la marquise.
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Je prie toutes les femmes d’imaginer elles-mêmes le commentaire.
Mme de Listomère termina le sien par la résolution formelle de consigner M. Eugène à sa porte, et si elle le rencontrait dans le monde de lui témoigner plus que du dédain ; car son insolence ne pouvait se comparer à aucune de celles que la marquise avait fini par excuser. Elle voulut d’abord garder la lettre ; mais, toute réflexion faite, elle la brûla.
« Madame vient de recevoir une fameuse déclaration d’amour, et elle l’a lue ! dit Caroline à la femme de charge.
— Je n’aurais jamais cru cela de Madame, répondit la vieille tout étonnée.
Le soir, la comtesse alla chez le marquis de Beauséant, où Rastignac devait probablement se trouver. C’était un samedi. Le marquis de Beauséant étant un peu parent à M. de Rastignac, ce jeune homme ne pouvait manquer de venir pendant la soirée. À deux heures du matin, Mme de Listomère, qui n’était restée que pour accabler Eugène de sa froideur, l’avait attendu vainement. Un homme d’esprit, Stendhal, a eu la bizarre idée de nommer cristallisation le travail que la pensée de la marquise fit avant, pendant et après cette soirée.
II, 174
[C’est un des protagonistes de la Comédie humaine, le médecin Horace Bianchon, qui est ici le narrateur.]
[Paris, février 1830]
Tel est un boudoir en 1837
La Fausse Maîtresse
Vaste est le boudoir. Sur un terrain restreint, le miracle de cette fée parisienne, appelée l’Architecture, est de rendre tout grand. Le boudoir de la jeune comtesse fut la coquetterie de l’artiste, a qui le comte Adam livra l’hôtel à décorer de nouveau. Un faute y est impossible: il y a trop de jolis riens. L’amour ne saurait où se poser parmi des travailleuses sculptés en Chine, où l’œil aperçoit des milliers de figure bizarres fouillées dans l’ivoire et dont la génération a usé deux familles chinoises ; des coupes de topaze brûlée montées sur un pied de filigrane ; des mosaïques qui inspirent le vol ; des tableaux hollandais comme en refait Schinner ; des anges conçus comme les conçoit Steinbock qui n’exécute pas toujours les siens ; des statuettes sculptées par des génies poursuivis par leurs créanciers (véritable explication des mythes arabes) ; les sublimes ébauches de nos premiers artistes ; des devants de bahut pour boiseries et dont les panneaux alternent avec les fantaisies de la soierie indienne ; des portières qui s’échappent en flots dorés de dessous une traverse en chêne noir où grouille une chasse entière ; des meubles dignes de Mme de Pompadour ; un tapis de Perse, etc. Enfin, dernière grâce, ces richesses, éclairées par un demi-jour qui filtre à travers deux rideaux de dentelle, en paraissaient encore plus charmantes. Sur une console, parmi des antiquités, une cravache dont le bout fut sculpté par Mlle de Fauveau, disait que la comtesse aimait à monter à cheval. Tel est un boudoir en 1837, un étalage de marchandises qui divertissent les regards, comme si l’ennui menaçait la société la plus remueuse et la plus remuée du monde. Pourquoi rien d’intime, rien qui porte à la rêverie, au calme ? Pourquoi ? personne n’est sûr de son lendemain et chacun jouit de la vie en usufruitier prodigue.
II, 202
[Paris, janvier 1842]
Désir
Une fille d’Ève
La vie résulte du jeu de deux principes opposés : quand l’un manque, l’être souffre. Vandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le Désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme de forces morales. L’extrême chaleur, l’extrême malheur, le bonheur complet, tous les principes absolus trônent sur des espaces dénués de productions : ils veulent être seuls, ils étouffent tout ce qui n’est pas eux. Vandenesse n’était pas femme, et les femmes seules connaissent l’art de varier la félicité : de là procèdent leur coquetterie, leurs refus, leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce qui n’offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature trop complètement bonne pour tourmenter par parti pris une femme aimée ; il la jeta dans l’infini le plus bleu, le moins nuageux de l’amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont la solution n’est connue que de Dieu dans l’autre vie. Ici-bas, des poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant la peinture du Paradis. L’écueil de Dante fut aussi l’écueil de Vandenesse : honneur au courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna les nausées que donne à la longue l’emploi des choses douces, et fit souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens du serpent emblématique auquel Ève s’adressa probablement par ennui. Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs eux-mêmes. Mais la situation de Mme de Vandenesse peut s’expliquer sans figures bibliques : elle se sentait dans l’âme une force immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la même parole charmante.
II, 294
[Aux Jardies, décembre 1838]
Récit
Le Message
J’ai toujours eu le désir de racontera une histoire simple et vraie, au récit de laquelle un jeune homme et sa maîtresse fussent saisis de frayeur et se réfugiassent au cœur l’un de l’autre, comme deux enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d’un bois.
Au risque de diminuer l’intérêt de ma narration ou de passer pour un fat, je commence par vous annoncer le but de mon récit. J’ai joué un rôle dans ce drame presque vulgaire; s’il ne vous intéresse pas, ce sera ma faute autant que celle de la vérité historique. Beaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir poétique
II, 395
[Paris, 1832]
Enfance
La Grenadière
Un sens merveilleux, qui n’est encore ni l’égoïsme ni la raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants s’ils sont ou non l’objet de soins exclusifs, et si l’on s’occupe d’eux avec bonheur. Les aimez-vous bien ? ces chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient en tout à vous. Aussi peut-être n’y a-t-il pas de mauvais enfants sans mauvaises mères ; car l’affection qu’ils ressentent est toujours en raison de celle qu’ils ont éprouvée, des premiers soins qu’ils ont reçus, des premiers mots qu’ils ont entendus, des premiers regards ou ils ont cherché amour et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion.
II, 430
[Angoulême, août 1832]
Célébrité
La Femme abandonnée
M. de Nueil ignorait que Mme de Beauséant se fût réfugiée en Normandie après un éclat que la plupart des femmes envient et condamnent, surtout lorsque les séductions de la jeunesse et de la beauté justifient presque la faute qui l’a causé. Il existe un prestige inconcevable dans toute espèce de célébrité, à quelque titre qu’elle soit due. Il semble que, pour les femmes comme jadis pour les familles, la gloire d’un crime en efface la honte.
Do même que telle maison s’enorgueillit de ses têtes tranchées, une jolie, une jeune femme devient plus attrayante par la fatale renommée d’un amour heureux ou d’une affreuse trahison. Plus elle est à plaindre, plus elle excite de sympathies. Nous ne sommes impitoyables que pour les choses, pour les sentiments et les aventures vulgaires. En attirant les regards, nous paraissons grands. Ne faut-il pas en effet s’élever au-dessus des autres pour en être vu ? Or, la foule éprouve involontairement un sentiment de respect pour tout ce qui s’est grandi, sans trop demander compte des moyens. En ce moment, Gaston de Nueil se sentait poussé vers Mme de Beauséant par la secrète influence de ces raisons, ou peut-être par la curiosité, par le besoin de mettre un intérêt dans sa vie actuelle, enfin par cette foule de motifs impossibles à dire, et que le mot de fatalité sert souvent à exprimer.
II, 470
[Angoulême, septembre 1832]
Souffrance
Honorine
« Six mois après la révolution de Juillet, je reçus la lettre que voici et qui finit l’histoire de ce ménage.
« “Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-être parce que je suis mère. J’ai bien joué mon rôle de femme : j’ai trompé mon mari, j’ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues au théâtre par les actrices. Je meurs pour la Société, pour la Famille, pour le Mariage, comme les premiers chrétiens mouraient pour Dieu. Je ne sais pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis pas entêtée ; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez amené le chirurgien céleste, votre oncle, à la parole de qui je me suis rendue ; il a été mon confesseur, je l’ai gardé dans sa dernière maladie, et il m’a montré le ciel en m’ordonnant de continuer à faire mon devoir. Et j’ai fait mon devoir. Je ne blâme pas celles qui oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires ; mais j’ai l’infirmité du souvenir!… Cet amour de cœur qui nous identifie à l’homme aimé, je n’ai pu le ressentir deux fois. Jusqu’au dernier moment, vous le savez, j’ai crié dans votre cœur, au confessionnal, à mon mari : ‘Ayez pitié de moi !…’ Tout fut sans pitié. Eh bien, je meurs. Je meurs en déployant un courage inouï. Jamais courtisane ne fut plus gaie que moi. Mon pauvre Octave est heureux, je laisse son amour se repaître des mirages de mon cœur. À ce jeu terrible je prodigue mes forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs ; mais le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau de ma vie. Déchirée, je souris ! Je souris à deux enfants, mais l’aîné, le mort triomphe ! Je vous l’ai déjà dit : l’enfant mort m’appellera, et je vais à lui. L’intimité sans l’amour est une situation où mon âme se déshonore à toute heure. Je ne puis pleurer ni m’abandonner à mes rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le soin de mon enfant, celui du bonheur d’Octave ne me laissent pas un instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j’en trouvais dans ma solitude. Le qui-vive perpétuel surprend toujours mon cœur en sursaut, je n’ai point su fixer dans mon âme cette vigilance à l’oreille agile, à la parole mensongère, à l’œil de lynx. Ce n’est pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières, c’est un mouchoir qui les étanche ; c’est l’eau qui rafraîchit mes yeux enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon âme, et voilà peut-être pourquoi je meurs ! J’enferme le chagrin avec tant de soin qu’il n’en paraît rien au-dehors, il faut bien qu’il ronge quelque chose, il s’attaque à ma vie. J’ai dit aux médecins qui ont découvert mon secret : ‘Faites-moi mourir d’une maladie plausible, autrement j’entraînerais mon mari.‘ Il est donc convenu entre MM. Desplein, Bianchon et moi que je meurs d’un ramollissement de je ne sais quel os que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré!… Me comprenez-vous bien ? Aussi ai-je peur qu’il ne me suive. […]” »
II, 595
[1838-1844]
Un parti
Béatrix
Les jeunes gentilshommes de ce temps-ci devraient penser à reconquérir dans leur pays tout le terrain perdu par leurs pères. Ce n’est pas en fumant des cigares, faisant le whist, désœuvrant encore leur oisiveté, s’en tenant à dire des impertinences aux parvenus qui les chassent de toutes leurs positions, se séparant des masses auxquelles ils devraient servir d’âme, d’intelligence, en être la providence, que vous existerez. Au lieu d’être un parti, vous ne serez plus qu’une opinion, comme a dit de Marsay.
II, 872
[Paris, janvier 1843]
[Deux notes de Madeleine Ambrière-Fargeaud pour cette édition de la Pléiade :
1. Sabine résume là les thèmes essentiels de l’ « aperçu semi-politique » de Balzac dans La Duchesse de Langeais. De même Viel-Castel, dans Madame la Duchesse, en 1837, déplore que chez la jeunesse du noble faubourg « les croyances et les opinions se résument en paroles inutiles » et lui reproche. dans la préface de Gérard de Stolberg, de laisser « ses forces s’énerver, sa puissance intellectuelle s’affaiblir » par inertie, par égoïsme.
2. « Vous n’avez pas su […] devenir un parti, vous n’aurez pas de politique d’ici longtemps », dit non pas de Marsay mais lord Dudley dans Autre étude de femme, de même que Viel-Castel exprime le regret de voir que le faubourg n’a pas songé à se constituer dans l’état comme « parti social conservateur, cherchant par son influence, ses richesses, son talent et son énergie, à contrebalancer l’influence délétère du parti destructeur».]
L’or
Gobseck
Vous êtes jeune, vous avez les idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons, moi je n’aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout, moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que vous restiez au coin de votre cheminée et de votre femme, il arrive toujours un âge auquel la vie n’est plus qu’une habitude exercée dans un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l’exercice de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes, tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j’en ai dû changer à chaque latitude. Ce que l’Europe admire, l’Asie le punit. Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les Açores. Rien n’est fixe ici-bas, il n’y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats. Pour qui s’est jeté forcément dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai que la nature y ait mis : l’instinct de notre conservation. Dans vos sociétés européennes, cet instinct se nomme intérêt personnel. Si vous aviez vécu autant que moi vous sauriez qu’il n’est qu’une seule chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu’un homme s’en occupe. Cette chose… c’est l’OR. L’or représente toutes les forces humaines. J’ai voyagé, j’ai vu qu’il y avait partout des plaines ou des montagnes : les plaines ennuient, les montagnes fatiguent ; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux mœurs, l’homme est le même partout : partout le combat entre le pauvre et le riche est établi, partout il est inévitable ; il vaut donc mieux être l’exploitant que d’être l’exploité ; partout il se rencontre des gens musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent ; partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s’épuisent, et il ne leur survit qu’un seul sentiment, la vanité ! La vanité, c’est toujours le moi. La vanité ne se satisfait que par des flots d’or. Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh ! bien, l’or contient tout en germe, et donne tout en réalité. Il n’y a que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur à battre les cartes tous les soirs pour savoir s’ils gagneront quelques sous. Il n’y a que des sots qui puissent employer leur temps à se demander ce qui se passe, si madame une telle s’est couchée sur son canapé seule ou en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de tempérament que de vertu. Il n’y a que des dupes qui puissent se croire utiles à leurs semblables en s’occupant à tracer des principes politiques pour gouverner des événements toujours imprévus. Il n’y a que des niais qui puissent aimer à parler des acteurs et à répéter leurs mots ; à faire tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait un animal dans sa loge ; à s’habiller pour les autres, à manger pour les autres ; à se glorifier d’un cheval ou d’une voiture que le voisin ne peut avoir que trois jours après eux. N’est-ce pas la vie de vos Parisiens traduite en quelques phrases ? Voyons l’existence de plus haut qu’ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en émotions fortes qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique anglaise fonctionnant par temps réguliers. Au-dessus de ces bonheurs, il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de la nature ou d’obtenir une certaine imitation de ses effets. N’est-ce pas, en deux mots, l’Art ou la Science, la Passion ou le Calme ? Hé ! bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intérêts sociaux, viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre curiosité scientifique, espèce de lutte où l’homme a toujours le dessous, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui font mouvoir l’Humanité. En un mot, je possède le monde sans fatigue, et le monde n’a pas la moindre prise sur moi.
II, 968,969 et 970
[Paris, janvier 1830]
Une nullité
La Femme de trente ans
Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d’hommes dont la nullité profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connaissent ? Un haut rang, une illustre naissance, d’importantes fonctions, un certain vernis de politesse, une grande réserve dans la conduite ou les prestiges de la fortune sont, pour eux, comme des gardes qui empêchent les critiques de pénétrer jusqu’à leur intime existence. Ces gens ressemblent aux rois dont la véritable taille, le caractère et les mœurs ne peuvent jamais être ni bien connus ni justement appréciés, parce qu’ils sont vus de trop loin ou de trop près. Ces personnages à mérite factice interrogent au lieu de parler, ont l’art de mettre les autres en scène pour éviter de poser devant eux ; puis, avec une heureuse adresse, ils tirent chacun par le fil de ses passions ou de ses intérêts, et se jouent ainsi des hommes qui leur sont réellement supérieurs, en font des marionnettes et les croient petits pour les avoir rabaissés jusqu’à eux. Ils obtiennent alors le triomphe naturel d’une pensée mesquine, mais fixe, sur la mobilité des grandes pensées. Aussi pour juger ces têtes vides, et peser leurs valeurs négatives, l’observateur doit-il posséder un esprit plus subtil que supérieur, plus de patience que de portée dans la vue, plus de finesse et de tact que d’élévation et grandeur dans les idées. Néanmoins, quelque habileté que déploient ces usurpateurs en défendant leurs côtés faibles, il leur est bien difficile de tromper leurs femmes, leurs mères, leurs enfants ou l’ami de la maison ; mais ces personnes leur gardent presque toujours le secret sur une chose qui touche, en quelque sorte, à l’honneur commun ; et souvent même elles les aident à en imposer au monde. Si, grâce à ces conspirations domestiques, beaucoup de niais passent pour des hommes supérieurs, ils compensent le nombre d’hommes supérieurs qui passent pour des niais, en sorte que l’État social a toujours la même masse de capacités apparentes. Songez maintenant au rôle que doit jouer une femme d’esprit et de sentiment en présence d’un mari de ce genre, n’apercevez-vous pas des existences pleines de douleurs et de dévouement dont rien ici-bas ne saurait récompenser certains cœurs pleins d’amour et de délicatesse ? Qu’il se rencontre une femme forte dans cette horrible situation, elle en sort par un crime, comme fit Catherine II, néanmoins nommée la Grande. Mais comme toutes les femmes ne sont pas assises sur un trône, elles se vouent, la plupart, à des malheurs domestiques qui, pour être obscurs, n’en sont pas moins terribles. Celles qui cherchent ici-bas des consolations immédiates à leurs maux ne font souvent que changer de peines lorsqu’elles veulent rester fidèles à leurs devoirs, ou commettent des fautes si elles violent les lois au profit de leurs plaisirs.
II, 1071
[Paris, 1831-1836]
Le labeur dont vivait le monde
Jésus-Christ en Flandre
À l’autre bout de la nacelle, des faibles !… la mère berçant dans son sein un petit enfant qui souriait à l’orage ; une fille, jadis joyeuse, maintenant livrée à d’horribles remords ; un soldat criblé de blessures, sans autre récompense que sa vie mutilée pour prix d’un dévouement infatigable ; il avait à peine un morceau de pain trempé de pleurs ; néanmoins il se riait de tout et marchait sans soucis, heureux quand il noyait sa gloire au fond d’un pot de bière ou qu’il la racontait à des enfants qui l’admiraient, il commettait gaiement à Dieu le soin de son avenir ; enfin, deux paysans, gens de peine et de fatigue, le travail incarné, le labeur dont vivait le monde. Ces simples créatures étaient insouciantes de la pensée et de ses trésors, mais prêtes à les abîmer dans une croyance, ayant la foi d’autant plus robuste qu’elles n’avaient jamais rien discuté, ni analysé ; natures vierges où la conscience était restée pure et le sentiment puissant ; le remords, le malheur, l’amour, le travail avaient exercé, purifié, concentré, décuplé leur volonté, la seule chose qui, dans l’homme, ressemble à ce que les savants nomment une âme.
X, 319
[Paris, février 1831]
Tout était en ordre
Malmoth réconcilié
Par une sombre journée d’automne, vers cinq heures du soir, le caissier d’une des plus fortes maisons de banque de Paris travaillait encore à la lueur d’une lampe allumée déjà depuis quelque temps. Suivant les us et coutumes du commerce, la caisse était située dans la partie la plus sombre d’un entresol étroit et bas d’étage. Pour y arriver, il fallait traverser un couloir éclairé par des jours de souffrance, et qui longeait les bureaux dont les portes étiquetées ressemblaient à celles d’un établissement de bains. Le concierge avait dit flegmatiquement dès quatre heures, suivant sa consigne : — La Caisse est fermée. En ce moment, les bureaux étaient déserts, les courriers expédiés, les employés partis, les femmes des chefs de la maison attendaient leurs amants, les deux banquiers dînaient chez leurs maîtresses. Tout était en ordre.
X, 347
[Paris, 6 mai 1835]
Pas de lignes dans la nature
Le Chef-d’œuvre inconnu
Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le corps humain ne finit pas par des lignes. En cela, les sculpteurs peuvent plus approcher de la vérité que nous autres. La nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres. Rigoureusement parlant, le dessin n’existe pas ! Ne riez pas, jeune homme ! Quoique singulier que vous paraisse ce mot, vous en comprendrez quelque jour les raisons. La ligne est le moyen par lequel l’homme se rend compte de l’effet de la lumière sur les objets ; mais il n’y a pas de lignes dans la nature où tout est plein : c’est en modelant qu’on dessine, c’est-à-dire qu’on détache les choses du milieu où elles sont, la distribution du jour donne seule l’apparence au corps ! Aussi n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui font que l’on ne saurait précisément poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les fonds. De près, ce travail semble cotonneux et paraît manquer de précision, mais à deux pas, tout se raffermit, s’arrête et se détache ; le corps tourne, les formes deviennent saillantes, l’on sent l’air circuler tout autour. Cependant je ne suis pas encore content, j’ai des doutes. Peut-être faudrait-il ne pas dessiner un seul trait, et vaudrait-il mieux attaquer une figure par le milieu en s’attachant d’abord aux saillies les plus éclairées, pour passer ensuite aux portions les plus sombres. N’est-ce pas ainsi que procède le soleil, ce divin peintre de l’univers. Oh ! nature, nature ! qui jamais t’a surprise dans tes fuites ! Tenez, le trop de science, de même que l’ignorance, arrive à une négation. Je doute de mon œuvre!
X, 424
[Paris, février 1832
Orgie
Gambara
Dans les pays méridionaux, de grandes passions naissent souvent d’un coup d’œil. Un gentilhomme gascon, qui tempérait beaucoup de sensibilité par beaucoup de réflexion, s’était approprié mille petites recettes contre les soudaines apoplexies de son esprit et de son cœur, avait conseillé au comte de se livrer au moins une fois par mois à quelque orgie magistrale pour conjurer ces orages de l’âme qui, sans de telles précautions, éclatent souvent mal à propos. Andrea se rappela le conseil. « Eh ! bien, pensa-t-il, je commencerai demain, premier janvier. »
X, 464
[Paris, juin 1837]
Amour céleste
Massimilla Doni
« Ce fou, dit en français le médecin à Vendramin, ne sait pas ce qu’il veut ! Il se rencontre au monde un homme qui peut séparer une Massimilla Doni de toute la création, en la possédant dans le ciel, au milieu des pompes idéales qu’aucune puissance ne peut réaliser ici-bas. Il peut voir sa maîtresse toujours sublime et pure, toujours entendre en lui-même ce que nous venons d’écouter au bord de la mer, toujours vivre sous le feu de deux yeux qui lui font l’atmosphère chaude et dorée que Titien a mise autour de sa vierge dans son Assomption, et que Raphaël le premier avait inventée, après quelque révélation, pour le Christ transfiguré, et cet homme n’aspire qu’à barbouiller cette poésie ! Par mon ministère, il réunira son amour sensuel et son amour céleste dans cette seule femme ! Enfin il fera comme nous tous, il aura une maîtresse. Il possédait une divinité, le malheureux veut en faire une femelle ! Je vous le dis, monsieur, il abdique le ciel. Je ne réponds pas que plus tard il ne meure de désespoir. Ô figures féminines, finement découpées par un ovale pur et lumineux, qui rappelez les créations où l’art a lutté victorieusement avec la nature ! Pieds divins qui ne pouvez marcher, tailles sveltes qu’un souffle terrestre briserait, formes élancées qui ne concevront jamais, vierges entrevues par nous au sortir de l’enfance, admirées en secret, adorées sans espoir, enveloppées des rayons de quelque désir infatigable, vous qu’on ne revoit plus, mais dont le sourire domine toute notre existence, quel pourceau d’Epicure a jamais voulu vous plonger dans la fange de la terre ! »
X, 615
[Paris, 25 mai 1839]
L’adoration pythagoricienne pour le UN
La Recherche de l’Absolu
« Ce gentilhomme polonais se nommait monsieur Adam de Wierzchownia, reprit Balthazar. […] “Eh bien, ajouta-t-il,[…] Mon âme n’a nulle conscience de ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée, la recherche de l’Absolu, de ce principe par lequel des graines, absolument semblables, mises dans un même milieu, donnent, l’une des calices blancs, l’autre des calices jaunes ! Phénomène applicable aux vers à soie qui, nourris des mêmes feuilles et constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blanche ; enfin applicable à l’homme lui-même qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec la mère et lui. La déduction logique de ce fait n’implique-t-elle pas d’ailleurs la raison de tous les effets de la nature ? Hé ! quoi de plus conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu’il a tout fait par le moyen le plus simple ! L’adoration pythagoricienne pour le UN d’où sortent tous les nombres et qui représente la matière une ; celle pour le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les autres ; celle pour le nombre TROIS, qui, de tout temps, a configuré Dieu, c’est-à-dire la Matière, la Force et le Produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l’Absolu ? Stahl, Becher, Paracelse, Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d’ordre le Trismégiste, qui veut dire le grand Ternaire. Les ignorants, habitués à condamner l’alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes !” »
X, 717
[Paris, juin-septembre 1834]
Cette scène nocturne
L’enfant maudit
Pour comprendre toute l’horreur de la situation où se trouvait la comtesse, il est nécessaire d’ajouter que cette scène nocturne avait lieu en 1591, époque à laquelle la guerre civile régnait en France, et où les lois étaient sans vigueur. Le parti de la Ligue, opposé à l’avènement de Henri IV, surpassait dans ses excès toutes les calamités des guerres de religion. La licence devint même alors si grande, que personne n’était surpris de voir un grand seigneur faisant tuer son ennemi publiquement en plein jour. Lorsqu’une expédition militaire, dirigée dans un intérêt privé, était conduite au nom de la Ligue ou du Roi, elle obtenait des deux parts les plus grands éloges. Ce fut ainsi que Balagny, un soldat, faillit devenir prince souverain, aux portes de la France. Quant aux meurtres commis en famille, s’il est permis de se servir de cette expression, on ne s’en souciait pas plus, dit un contemporain, que d’une gerbe de feurre, à moins qu’ils n’eussent été accompagnés de circonstances par trop cruelles. Quelque temps avant la mort du Roi, une dame de la cour assassina un gentilhomme qui avait tenu sur elle des discours malséants, un des mignons de Henri III lui dit : « Elle l’a, vive Dieu ! sire, fort joliment dagué ! »
X, 871
Ils succombent
Adieu
« Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? reprit cette dame qui avait plusieurs filles dans un pensionnat. Vous êtes riche, titré, de noblesse ancienne ; vous avez des talents, de l’avenir, tout vous sourit.
— Oui, répondit-il, mais il est un sourire qui me tue.
Le lendemain la dame apprit avec étonnement que monsieur de Sucy s’était brûlé la cervelle pendant la nuit. La haute société s’entretint diversement de cet événement extraordinaire, et chacun en cherchait la cause. Selon les goûts de chaque raisonneur, le jeu, l’amour, l’ambition, des désordres cachés, expliquaient cette catastrophe, dernière scène d’un drame qui avait commencé en 1812. Deux hommes seulement, un magistrat et un vieux médecin, savaient que M. le comte de Sucy était un de ces hommes forts auxquels Dieu donne le malheureux pouvoir de sortir tous les jours triomphants d’un horrible combat qu’ils livrent à quelque monstre inconnu. Que, pendant un moment, Dieu leur retire sa main puissante, ils succombent.
X, 1014
[Paris, mars 1830]
Une tête financière
Les Marana
Diard ne fut pas toujours heureux ; en trois ans, il dissipa les trois quarts de sa fortune ; mais sa passion lui donna l’énergie nécessaire pour la satisfaire. Il s’était lié avec beaucoup de monde, et surtout avec la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis la révolution, ont érigé en principe qu’un vol, fait en grand, n’est plus qu’une noirceur, transportant ainsi, dans les coffres-forts, les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle. Diard devint homme d’affaires, et s’engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables, qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations éternelles qu’il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il en chercha de flottantes, et déterra, dans les États européens, barbaresques ou américains, des réclamations en déchéance qu’il faisait revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de la République et de l’Empire, il se fit allouer des commissions sur des emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d’entreprises. Enfin, il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d’hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique ; vol qui, fait dans la rue, à la lueur d’un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l’or des moulures et des candélabres. Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut la gloire d’inventer l’homme de paille pour les emplois lucratifs qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps, avant d’en avoir d’autres. Puis, il méditait les primes, il étudiait le défaut des lois, il faisait une contrebande légale. Pour peindre d’un seul mot ce haut négoce, il demanda tant pour cent sur l’achat des quinze voix législatives qui, dans l’espace d’une nuit, passèrent des bancs de la Gauche aux bancs de la Droite. Ces actions ne sont plus ni des crimes ni des vols, c’est faire du gouvernement, commanditer l’industrie, être une tête financière.
X, 1081
[Paris, novembre 1832]
Les curieux
Le Réquisitionnaire
La comtesse avait assez habilement maintenu son indépendance jusqu’au jour où, par une inexplicable imprudence, elle s’était avisée de fermer sa porte. Elle inspirait un intérêt si profond et si véritable, que les personnes venues ce soir-là chez elle conçurent de vives inquiétudes en apprenant qu’il lui devenait impossible de les recevoir ; puis, avec cette franchise de curiosité empreinte dans les mœurs provinciales, elles s’enquirent du malheur, du chagrin, de la maladie qui devait affliger Mme de Dey. À ces questions une vieille femme de charge, nommée Brigitte, répondait que sa maîtresse s’était enfermée et ne voulait voir personne, pas même les gens de sa maison. L’existence, en quelque sorte claustrale, que mènent les habitants d’une petite ville crée en eux une habitude d’analyser et d’expliquer les actions d’autrui si naturellement invincible qu’après avoir plaint Mme de Dey, sans savoir si elle était réellement heureuse ou chagrine, chacun se mit à rechercher les causes de sa soudaine retraite.
« Si elle était malade, dit le premier curieux, elle aurait envoyé chez le médecin ; mais le docteur est resté pendant toute la journée chez moi à jouer aux échecs ! Il me disait en riant que, par le temps qui court, il n’y a qu’une maladie… et qu’elle est malheureusement incurable. »
Cette plaisanterie fut prudemment hasardée. Femmes, hommes, vieillards et jeunes filles se mirent alors à parcourir le vaste champ des conjectures. Chacun crut entrevoir un secret, et ce secret occupa toutes les imaginations. Le lendemain les soupçons s’envenimèrent. Comme la vie est à jour dans une petite ville, les femmes apprirent les premières que Brigitte avait fait au marché des provisions plus considérables qu’à l’ordinaire. Ce fait ne pouvait être contesté. L’on avait vu Brigitte de grand matin sur la place, et, chose extraordinaire, elle y avait acheté le seul lièvre qui s’y trouvât. Toute la ville savait que Mme de Dey n’aimait pas le gibier. Le lièvre devint un point de départ pour des suppositions infinies. En faisant leur promenade périodique, les vieillards remarquèrent dans la maison de la comtesse une sorte d’activité concentrée qui se révélait par les précautions même dont se servaient les gens pour la cacher. Le valet de chambre battait un tapis dans le jardin ; la veille, personne n’y aurait pris garde ; mais ce tapis devint une pièce à l’appui des romans que tout le monde bâtissait. Chacun avait le sien. Le second jour, en apprenant que Mme de Dey se disait indisposée, les principaux personnages de Carentan se réunirent le soir chez le frère du maire, vieux négociant marié, homme probe, généralement estimé, et pour lequel la comtesse avait beaucoup d’égards. Là, tous les aspirants à la main de la riche veuve eurent à raconter une fable plus ou moins probable ; et chacun d’eux pensait à faire tourner à son profit la circonstance secrète qui la forçait de se compromettre ainsi. L’accusateur public imaginait tout un drame pour amener nuitamment le fils de Mme de Dey chez elle. Le maire croyait à un prêtre insermenté, venu de la Vendée, et qui lui aurait demandé un asile ; mais l’achat du lièvre, un vendredi, l’embarrassait beaucoup. Le président du district tenait fortement pour un chef de Chouans ou de Vendéens vivement poursuivi. D’autres voulaient un noble échappé des prisons de Paris. Enfin tous soupçonnaient la comtesse d’être coupable d’une de ces générosités que les lois d’alors nommaient un crime, et qui pouvaient conduire à l’échafaud. L’accusateur public disait d’ailleurs à voix basse qu’il fallait se taire, et tâcher de sauver l’infortunée de l’abîme vers lequel elle marchait à grands pas.
« Si vous ébruitez cette affaire, ajouta-t-il, je serai obligé d’intervenir, de faire des perquisitions chez elle, et alors !… » Il n’acheva pas, mais chacun comprit cette réticence.
X, 1109
[Paris, février 1831]
Le mépris
El Verdugo
En ce moment, les pas précipités d’un homme retentirent. Victor arriva sur le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou blanc appelait le cimeterre. L’officier pâlit, mais il trouva la force d’accourir.
« Le général t’accorde la vie si tu veux m’épouser », lui dit-il à voix basse.
L’Espagnole lança sur l’officier un regard de mépris et de fierté.
« Allons, Juanito », dit-elle d’un son de voix profond.
Sa tête roula aux pieds de Victor.
X, 1141 et 1142
[Paris, octobre 1829]
La jeunesse
Un drame au bord de la mer
Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l’avenir ; quand leur volonté s’accorde avec la hardiesse de l’angle qu’ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale n’a lieu qu’à un certain âge. Cet âge, qui pour tous les hommes se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est celui des grandes pensées, l’âge des conceptions premières, parce qu’il est l’âge des immenses désirs, l’âge où l’on ne doute de rien : qui dit doute, dit impuissance. Après cet âge rapide comme une semaison, vient celui de l’exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit ; souvent elles se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont, comme César, Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands hommes.
X, 1159
[Paris, 20 novembre 1834]
Bientôt, d’autres points de vue.


