Sur la route de la révolte

Plan

Au XVIIIᵉ siècle, une route reliait Versailles, résidence des rois vivants, à Saint-Denis, où s’allongeait leur nécropole promise. Elle porta longtemps le nom de « route du Prince » mais un jour d’« émotion populaire », ce nom subit une révolution et devint « Route de la Révolte ».

La route du Prince évitait Paris. Peut-être pour que les rois accédassent en ligne droite à leur éternité de gisants dans la basilique. Peut-être aussi pour se dispenser de rencontrer la foule en chemin. Mais ce qui devait arriver arriva et le peuple, s’il vivait en masse dans ce Paris qu’il était sage d’éviter, vivait aussi alentour. Un jour, il se manifesta, à l’occasion de la disparition d’un enfant (peut-être son interpellation par un officier de police) et sa colère jaillit, dirigée contre les aristocrates. Dans cette époque, les mœurs des classes dirigeantes de la société évoquaient dans les imaginations populaires les débordements de Sodome et de Gomorrhe. Bien des haines accumulées au cours des temps déferlèrent sur la route. Ce qui montre bien qu’il est difficile de contourner le peuple et ses réactions spontanées. Un film de Bertrand Tavernier, « Que la fête commence », évoque une scène de ce genre. Des aristocrates en carrosse avaient renversé et tué une petite fille qui jouait sur la route. La mère avait lancé l’émeute, l’« émotion populaire ».

Que s’est-il passé en vérité ? Les descriptions des événements ont sombré dans les sables mouvants de l’Histoire, des mémoires, des récits de bouche à oreille et de génération à génération. L’histoire est plausible mais, de toute façon, la révolte est oujours et partout prête à surgir. Est-pour exorciser ce risque ? Le nom a pratiquement disparu. Des vestiges, pourtant : un « Pont de la Révolte » entre les boulevards du Fort de Vaux et de Douaumont et un rue de la Révolte à Saint Denis.

Il y a bien longtemps que Paris a grignoté une partie de cette route mais sans changer sa rectitude. Elle prolonge l’Allée de Longchamp qui traverse, au cordeau, le Bois de Boulogne et entre dans Paris par la Porte Maillot. C’est à la Porte de Clichy qu’elle rejoint la banlieue et file vers Saint-Denis, en conservant peu ou prou sa droiture royale.

Vous prendrez part à la révolte en marche et vous nourrirez en route la vôtre, si le cœur vous en dit. Vous passerez par le boulevard Gouvion Saint-Cyr, l’avenue Stéphane Mallarmé, le boulevard de Reims, le boulevard du Fort de Vaux et enfin le boulevard de Douaumont. Entre ces deux derniers boulevards, vous passerez même sous le Pont de la Révolte. Au-dessus, passa jadis le « chemin de fer de l’Ouest ». Au bout du boulevard de Douaumont, à la Porte de Clichy vous sortirez de Paris.

Palais

Au moins dans Paris, donc, tout a changé et l’ordre règne. La route de la Révolte passe désormais devant le nouveau palais de justice. Son achèvement en 2018 marque une sorte d’apothéose. Pour mieux cerner la Révolte, un immeuble a été construit à côté de ce palais de verre, celui ce la police judiciaire, aussi opaque que possible. Entre les deux, un souterrain où toutes les oubliettes peuvent s’imaginer. Le bâtiment policier a pour adresse 36 rue du Bastion, comme pour bien mettre des points (ou les poings) sur les i et signaler aux révoltés de tout poil ce qui les y attend.

Cependant, le tribunal est tout de verre et voué au culte de la transparence. Béni soit-il ! 

Bastion

Les fortifications disparaissent peu à peu et leurs bastions s’oublient. Trois guerres sont passées par là.

Du bon côté, Paris ouvrait un boulevard au maréchal Berthier. Du mauvais côté, celui de la Révolte, s’étendait une zone indéfinie. Trouble.

Les fortifs, spectaculairement construites pour effrayer l’ennemi, ont, où s’élevait le quarante quatrième bastion, laissé place aux ateliers et aux magasins des décors de l’Opéra de Paris. Alors, songe bien en combattant qu’un œil noir te regarde. Quant à savoir si l’amour t’attend…

Étoile

En passant votre chemin, au delà des tombes promises par les juges et par la police, en longeant toujours l’ombre de la route de la Révolte, juste après la porte de Clichy, pouvez entrer au cimetière des Batignolles. Une étoile polaire et singulière, la stella octangula y révèle au passant solitaire la tombe d’André Breton. Voilà comment s’orientent les souvenirs.


Révoltes

De l’autre côté de la rue qui longe le champ magnétique des morts, le lycée Honoré de Balzac était encore neuf, en 1966. Un nouveau monde s’ouvrait ici au moment où s’ensevelissait, là, l’anticonteur, qui osa écrire « il y aura une fois ». Comme pour préparer ce jour, des lycéens lisaient et diffusaient alors un journal Révoltes, lancé par les partisans de la Quatrième Internationale pour inciter les jeunes à parcourir le chemin (la route ?) qui mène « de la révolte à la révolution ».

Tombe

JE CHERCHE L’OR DU TEMPS

ANDRE BRETON

1896 – 1966

ELISA BRETON 1906 – 2000